TABLEAUX POÉTIQUES 

Le titre de ce paragraphe est emprunté à un recueil de GRIEG (opus 3)

Poème n°2: Andromède résignée (1902)

La spontanéité mélodique de ce Lied solidement structuré renoue avec le charme sans problème des oeuvres de jeunesse.
A- Le thème, dans des carrures classiques de quatre mesures et sur pédale de dominante, présente un antécédent à la courbe mélodique basée sur des intervalles expressifs (septième, sixte) et un conséquent à la rythmique balancée de barcarolle  

          

Après un développement de ces deux éléments et une transition qui oppose un rythme binaire au ternaire ambiant, le thème est repris par la basse.
Un développement délicatement modulant sur le conséquent introduit la formule d'accompagnement en arpèges brisés qui sera celle de B.

B- Un motif descendant passionné et plaintif suggère le sort de la pauvre Andromède liée sur son rocher aux prises avec Poséidon. 

   

Une transition superpose le rythme iambique de B au motif de barcarolle caractéristique de A.

A
- Le thème est d'abord repris par la basse; cette réexposition n'apporte pas de modification.
Une coda sous forme de marche achève ce simple feuillet d'album à l'harmonie transparente. 

Poème n°7: Les deux écharpes (1903) 

Ce court thème varié porte en exergue deux vers de VERLAINE:

"Baiser, rose trémière..."
"Sans même savoir qu'elles sont pardonnées..."

Le thème "heureux, égal, cadencé" est en quartes parallèles dans une rythmique immuable de trochée; la main gauche dessine une courbe descendante divisée en groupes irréguliers

    


La première variation conservant la basse du thème tout en déplaçant ses appuis. 
La seconde variation fiat moduler le thème, présenté en accords, sur un accompagnement d'arpèges "très calmes" qui oppose des tonalités éloignées.
La  troisième variation ne fait qu'amplifier la seconde section du thème en conservant la basse initiale.
Une coda fait dialoguer les deux mains sur le motif rythmique générateur de la pièce; celle-ci s'achève sur un accord de septième majeure.

Poème n°9: Éros caché dans les bois

Cette forme ABA n'offre pas un grand intérêt, tant au point de vue mélodique qu'au point de vue harmonique. 



A- présente un thème d'ambitus restreint à la rythmique figée sur un accompagnement d'arpèges conventionnels.
B- offre plus d'originalité avec son accompagnement superposant une pédale de tonique et un mouvement chromatique continu en sixtes parallèles.
A- est repris sans modification.

Poème n°12: Antiochus 

Cette pièce athématique, composée le 23 Novembre 1904, est basée sur un ostinato rythmique de iambe et une double-pédale de tonique et dominante 

      

qui sont à la base de recherches de coloris harmoniques.
Cette pièce joue également sur des oppositions de nuances et de registres. L'écriture volontairement complexe refuse les procédés d'enharmonie qui rendraient plus claire la lecture de certains enchaînements.
La richesse des accords (septièmes diminuées, accords altérés ou appoggiaturés) aux enchaînements souvent chromatiques est renforcée par l'omniprésence de la double-pédale.

Poème n°15: L'enfant au perroquet (Mai 1906)



Court portrait en forme de Lied opposant deux éléments thématiques nettement différenciés.
A- présente un élément mélodique très orné à la rythmique capricieuse, sorte de récitatif soutenu par des accords.
B- tourmenté et chromatique est caractérisé par la superposition continuelle des rythmiques binaire et ternaire et par une écriture plutôt laborieuse.
A- Le retour de l'élément initial est suivi d'une coda qui, selon un procédé que nous retrouverons souvent dans ce recueil, juxtapose les deux idées thématiques.

Poème n°16: Les rêveries du Prince Églantine (1907) 

"A quoi rêve ce Prince Églantine tout de satin vêtu avec ses longs cheveux bouclés et son tendre regard bleu ? A quelque chimère d'un conte de fée, à quelque Belle au bois dormant qu'il voudrait bien réveiller sans doute. Sa pensée flotte aérienne sous un ciel parfumé, imprécise parfois, au milieu des harmonies fluides de l'Éther. C'est bien un rêve de prince charmant, saisi au passage par Reynaldo HAHN." 
C'est ainsi qu'
Henri HEUGEL présentait cette délicate pièce aux lecteurs du "MÉNESTREL" du
5 Janvier 1907.
L'atmosphère rêveuse que dégage cette petite forme ABA vient de l'écriture regroupée dans l'aigu du clavier et de la formule d'accompagnement en accords brisés, qui, d'un bout à l'autre de ces deux pages, fait entendre un fond sonore calme et berceur.

   


Les thèmes ont la candeur de chansons enfantines, l'harmonie est limpide et les modulations, habilement amenées par le mouvement régulier de la main gauche, évoquent les différentes nuances de la rêverie.
A remarquer le retour du premier thème en La pendant quatre mesures avant de retrouver le La bémol initial.

Poème n°18 L'arôme suprême (de souvenir 1909) 

Ces vingt mesures d'une inspiration très originale portent en exergue une phrase de CRÉBILLON fils:
                "...respirant mutuellement leur âme..."
A- Sur un très lent balancement d'arpèges en Sol bémol formant double-pédale de tonique et dominante s'installe une ligne mélodique dépressive et hésitante dont le caractère nostalgique est renforcé par des appoggiatures  

   

B- propose un thème à la rythmique iambique caractérisé par la répétition obsédante d'un motif d'ambitus restreint sur des harmonies au parfum ravélien. A remarquer la conclusion sur l'accord de dominante superposé à une double-appoggiature de l'accord de tonique que l'on attend, mais en vain 

   

Poème n°2I: La danse de l'amour et de l'ennui 

Une pièce mélancolique en fa dièse composée de trois parties et d'une coda récapitulant les principaux motifs mélodiques.
La pièce débute par l'exposition d'une vaste phrase d'ambitus large, à découvert selon un procédé que la première pièce du recueil
"Frontispice" avait déjà utilisé et qui reviendra en particulier dans le
Poème n°53.

   

Ce long thème est ensuite harmonisé: l'antécédent dans une formule de danse lente, le conséquent sous forme de récitatif (cf. également n°1)
La deuxième partie du morceau, plus modulante et langoureuse, suivra la même construction que la précédente.
La troisième section est caractérisée par une rythmique pointée, elle est placée sur pédale.

Poème n°27: La danse de l'amour et du danger

                "Ces deux enfants divins, le désir et la  mort" (HEREDIA)
Cette nièce fut inspirée à Reynaldo par "un petit tableau de
STEINLEN représentant un couple faubourien, jeune ouvrier maigre à la figure un peu flétrie, jeune fille blonde qui ne mange pas tous les jours, mais exquise sous sa pauvre robe; ils s'embrassent éperdument dans un coin de rue à peine éclairée, avec toute l'insouciance du désir toute l'imprévoyance d'une jeune sensualité aveugle; et on les sent déjà menacés par la vie." (1) 
Un thème sombre et passionné à la rythmique ternaire (12/8) est l'élément générateur de cette pièce au caractère nettement improvisé

   

L'harmonisation (en accords ou en arpèges) est riche et mouvante, les modulations originales.
La partie centrale de la pièce développe tantôt l'antécédent tantôt le conséquent du thème.
Il faut remarquer dans la dernière page une transition d'une grande densité polyphonique sous forme de double-canon.

Poème n°22 Ouranos (1908)

                "Son âme s'élançait dans l'infini et contemplait, détachée de ses sens, l'ordre de l'univers."
Cette phrase de
VOLTAIRE sert d'exergue à cette évocation du ciel nocturne (fils de GAIA dans la mythologie grecque).
Dix-huit mesures d'une rêverie tourmentée et mystérieuse suggérée par un thème chromatique constellé de retards et d'appoggiatures

   

Une coda sur pédale superpose à un fond sonore chromatique et trouble un tintement de cloche lointaine et irréelle qui s'estompe peu à peu, laissant résonner l'accord de tonique enrichi de deux appoggiatures qui ne seront ras résolues.

Poème n°29: Chérubin tragique (Avril 1910)

   

S'agit-il d'un portrait du jeune héros mozartien ? Nul ne le sait, mais, cette phrase tirée du Journal pourrait incliner à répondre par l'affirmative: "Je suis entièrement pris par
MOZART je ne vis qu'en lui depuis un mois. Don Juan, Les Noces, Cosi fan tutte, voilà ma nourriture quotidienne." (2)
Cette pièce agitée et passionnée juxtapose sans cesse deux idées thématiques dont la rythmique rappelle la seconde pièce du recueil "Andromède résignée".
Une écriture pianistique fiévreuse mêlant arpèges brisés et gammes, de brusques modulations opposant des tonalités éloignées, une rythmique pointée convulsive, une grande mobilité de tempi et de violents contrastes de nuances donnent à ce poème un caractère fougueux et ardent qu'on n'était pas accoutumé à rencontrer, jusqu'à présent, dans l'œuvre de Reynaldo laquelle évolue plutôt dans une sphère d'images et de sentiments modérés.

Poème n°30 Les chênes enlacés (Mai 1910)



Dans cette pièce pratiquement contemporaine de la précédente on retrouve la même atmosphère agitée et passionnée, le même caractère d'improvisation et la même écriture pianistique touffue.
Le résultat est cependant moins convaincant que dans le poème précédent, la vaine complexité de l'écriture semblant cacher, parfois, une inspiration défaillante.
Il faut remarquer une fois de plus que l'art de Reynaldo est moins persuasif dans les pièces largement développées que dans les pièces courtes qui évitent la monotonie des redites. 

Poème n°19: Berceuse féroce (Réplique à une pièce de COUPERIN)

Cette pièce de COUPERIN figure dans le troisième livre de pièces de clavecin: "Le Dodo ou l'amour au berceau" (sic), deuxième morceau du quinzième ordre. En voici le thème principal:

 


Le titre de "
Berceuse féroce" rappelle par son anachronisme, l'humour de
SATIE qu'entre parenthèse Reynaldo n'appréciait pas énormément (SATIE avait écrit à Reynaldo "Au nom de la Rose-Croix, soyez maudit !" (3) et cela parce que Reynaldo avait refusé de lui trouver des souscripteurs pour "Upsud ou le fils des étoiles". Bernard GAVOTY, dans son ouvrage cite cette opinion peu flatteuse que Reynaldo avait de SATIE: "Ce personnage inoffensif, à demi fou fut promu chef d'école et consacré grand maître par quelques personnes naïves et affolées." (4) )
En plagiant
DEBUSSY on pourrait sous-titrer cette pièce "Quelques aspects de Dodo l'enfant do" (cf. dans les images inédites de
1894 "Quelques aspects de Nous n'irons plus au bois").
Décidément cette berceuse enfantine plaît beaucoup à Reynaldo, il l'avait en effet déjà utilisée en 1898 dans son recueil des "Premières Valses"; c'était le thème principal de la valse n°7 intitulée "Berceau" .
Cette pièce comporte trois éléments thématiques qui s'organisent suivant le schéma ABCABCA. Le thème de la berceuse populaire correspond à la deuxième section, il est énoncé dans le registre de ténor, mélodie intérieure accompagnée par des accords brisés à contre-temps 

   

Il faut remarquer page
3 un motif de transition qui reprend sans aucune modification les mesures 5 et 6 de la quatorzième pièce du recueil:

                        Portrait :         
                        
Berceuse féroce :    

Le caractère "féroce" de ce poème est dû essentiellement au langage harmonique: le thème enfantin est complètement transformé par une harmonisation et des modulations volontairement dures et peu propices à l'endormissement d'un bébé !


(1)Reynaldo HAHN : Notes (Journal d'un musicien)  p.283
(2)
Reynaldo HAHN : Notes (Journal d'un musicien) p.134
(3) Bernard GAVOTY : op. cit. p.152
(4) Bernard GAVOTY : op. cit. p.152