«
Le terme de salon a quelque chose de chatoyant. Il désigne la pièce d'apparat
du bourgeois, où le piano, fossile principal de la culture musicale bourgeoise,
figurait en bonne place au milieu du mobilier louis-philippard et des tableaux
contemporains de petit format accrochés aux murs; mais il qualifie aussi le
lieu de rencontre d'esprits exigeants, avancés, parfois même excentriques, se
groupant pour le plaisir de la délectation artistique et de la conversation
autour d'une femme du monde intelligente. » (Karl SCHUMANN)
Cette définition du salon romantique en Allemagne est presque directement applicable
aux salons qui nous intéressent ici. Au point de vue de la vie mondaine, les
quelques décennies qui précèdent la guerre de 14-18 représentent vraiment la
"Belle-Époque"; « Il n'est pas une femme de la bourgeoisie, aussi
modeste soit-elle, qui ne reste chez elle un jour par semaine pour recevoir
des visites. » [1]
Par rapport à la description précédente, le décor a bien sûr changé.
Un salon, en 1880, est constitué d'un fond de peluche ou de velours rouge, éclairé
par des lampes à pétrole ou, dernière innovation, par des becs Auer au gaz.
Les bibelots encombrent les meubles, les murs sont couverts de portraits de
famille : il semble que le moindre emplacement vide soit un signe de pauvreté.
La grande mode est au mobilier Henri III; les bourgeois très riches et de goûts
très avancés lui préfèrent les meubles signés - ou imités de Boulle, qui se
caractérisent par leurs incrustations massives de cuivre. [2]
Si ces lignes nous dressent en gros le décor du “salon-moyen“ il faut bien dire
qu'on notera des variantes importantes :
Madame
LEMAIRE
reçoit dans son atelier; la Princesse de POLIGNAC remplace les “portraits de
famille“ par des MONET...
On
trouve de très bonnes descriptions des salons de cette époque sous la plume
d'un jeune chroniqueur mondain qui fera parler de lui : Marcel PROUST; ses articles
ont été réunis, ils offrent un souvenir vivant sur les salons les plus marquants
qu'il a fréquentés, nous renseignant aussi bien sur les modes vestimentaires,
sur les personnalités caractéristiques de chaque “petit noyau“, que sur les
sujets de conversation, les activités ou les réceptions.
On peut considérer tous ces articles (le “temps perdu“) comme un creuset dans
lequel l'écrivain, lors de sa retraite du monde, puisera pour alimenter
des pages de “La Recherche“.
Ses chroniques offrent un intérêt plus direct que le roman lui-même pour l'approche
purement historique du phénomène des salons.
Nous ne pouvons prétendre dans le cadre de ce chapitre donner un répertoire
exhaustif des grands salons fréquentés par Reynaldo HAHN; nous parlerons cependant
des plus caractéristiques d'entre eux en essayant de montrer la place occupée
par la musique dans chacun d'eux.
Dans
le chapitre précédent nous avons dit un mot du salon de la
Princesse
Mathilde
dans lequel Reynaldo fit ses débuts mondains à l'âge de six ans. « Sa maison
était située 20, rue de Berri, et ses habitués, autour d'un noyau de vieux bonapartistes
(...) comprenaient les STRAUSS, Charles HAAS [3]
( ... ) GANDERAX, BOURGET et PORTO- RICHE. (...) Le salon était également saupoudré
de quelques membres du Faubourg Saint-Germain. » [4]
Il faut noter dès à présent les barrières difficilement franchissables qui existent entre salons bourgeois et salons de l'aristocratie - et même dans cette dernière entre salons de la "vraie" noblesse et salons de la “noblesse d'empire“.
Marcel
PROUST dans son article “Un salon historique, le salon de S.A.I. la Princesse
Mathilde“ insiste sur la simplicité, la "fière humilité", la "franchise"
et la "verdeur presque populaire" de la nièce de Napoléon.
« A une jeune femme qui lui posait la question suivante: - Que votre
altesse daigne me dire si les princesses ont les mêmes sensations que nous autres,
simples bourgeoises - Je ne sais pas, madame, répondit la Princesse, ce
n'est pas à moi qu'il faut demander cela. Je ne suis pas de droit divin, moi ! »
[5]
« Chez la Princesse Mathilde, la musique sérieuse ne tenait aucune place.
De temps en temps, on ouvrait le piano, ce qui n'était pas une petite affaire,
car il fallait le débarrasser de cent objets massifs et enlever de nombreuses
draperies qui le recouvraient comme le tombeau d'un sultan. Puis l'on demandait
à la bonne Mme CONNEAU de chanter la Sérénade de GOUNOD. (...) Très rarement
DIEMER, ou quelqu'autre virtuose, jouait un petit morceau, et c'était tout. »
[6]
En revanche « ce salon a été un des foyers littéraires de la seconde moitié
du XIX° siècle ; MÉRIMÉE, FLAUBERT, GONCOURT, SAINTE- BEUVE sont venus
là chaque jour dans une intimité vraie. » [7]
Quittons
la noblesse d'empire pour celle de droit divin et abordons quelques-uns uns
des plus élégants salons du Faubourg saint Germain. ![]()
« Un des salons où les gens de la haute société pouvaient coudoyer des
artistes était celui de la belle et cruelle comtesse
Emmanuelle
POTOCKA
. » [8]
« Elle a connu tous les plus curieux artistes de la fin du siècle. MAUPASSANT
allait tous les jours chez elle. BARRES, BOURGET,
Robert
de MONTESQUIOU
, FORAIN, FAURE, Reynaldo HAHN, WIDOR y vont encore. »
[9]
Quand elle déménagea pour Auteuil, Reynaldo lui dit : « Vous êtes
trop méchante pour aller habiter aussi loin. » [10]
La prédiction se réalisa, elle mourut dans la solitude.
La
Princesse Edmond de POLIGNAC (née SINGER) fut une des personnalités les plus
marquantes de sa génération, excellente musicienne, peintre au talent reconnu,
mécène inlassablement prodigue, elle eut pour amis les plus grands musiciens,
de FAURE à BRITTEN.
L'ouvrage très intéressant que lui a consacré Michael de COSSART [11]
retrace l'évolution de ce foyer musical exceptionnellement brillant.
Si le salon de la Princesse Mathilde représente de la meilleure façon le conformisme
musical caractéristique de l'époque, celui des POLIGNAC représente l'avant-garde.
« Le désir de Winnaretta de faire entendre des oeuvres qui nécessitaient
des exécutants en très grand nombre, ce que l'on ne voyait jamais dans des demeures
privées avait une conséquence fâcheuse. Elle devait inviter beaucoup de monde
à ses concerts pour équilibrer la foule des musiciens et, souvent, la qualité
des auditeurs diminuait en fonction de leur quantité. Les critiques et les chroniqueurs
mondains étaient tantôt ennuyés, tantôt amusés par la réunion de princesses
coiffées de chapeaux élégants et de ducs qui renversaient leur chaise, faisaient
tinter leur cuillère dans les tasses et papotaient bruyamment cependant que
les musiciens tentaient de lutter énergiquement contre ce fond sonore évocateur
d'une basse- cour. » [12]
On pouvait entendre chez les POLIGNAC des compositions de toutes les époques,
y compris le Moyen-Age et la Renaissance. Le clavecin du Prince Edmond (dont
nous aurons l'occasion de reparler dans le paragraphe consacré aux compositeurs)
instrument inhabituel en ce temps-là, était utilisé quand les oeuvres de musique
ancienne l'exigeaient.
Ces
dernières lignes démontrent que le renouveau de la musique ancienne n'est pas
un phénomène aussi récent qu'on pourrait le penser... Le fait qu'en 1895 la
Princesse de POLIGNAC ait pu faire monter chez elle l'opéra de RAMEAU "Dardanus"
peut nous laisser rêveurs... [13]
Malheureusement, tous les salons dont nous aurons à parler n'offriront pas un
intérêt musical aussi remarquable.
Tous
les vendredis, les SAINT-MARCEAUX (le sculpteur René de SAINT-MARCEAUX et sa
femme, née Marguerite CALLOU) recevaient dans leur appartement du boulevard
Malesherbes et leurs soirées ne manquaient pas d'intérêt : « Nul n'était
admis qui ne fût artiste dans quelque domaine ou bien un savant. Comme chacun
des invités présents était supposé passer ses journées à produire quelque oeuvre
d'art ou faire une découverte, Mme de SAINT-MARCEAUX insistait pour qu'on ne
s'habillât point. Venir en tenue de travail constituait une preuve d'élégance
et de distinction. » [14]
On y rencontrait Jean-Louis VAUDOYER, CHAUSSON, LALO, Vincent d'INDY, Paul DUKAS,
SARGENT, Claude MONET, André MESSAGER, Henri GAUTHIER-VILLARS (WILLY) et sa
femme (COLETTE), RAVEL, Pierre LOUYS, DEBUSSY, FAURE...
Au programme de ces soirées, qui réunissaient une assemblée pour le moins éclectique,
figuraient une discussion sur un sujet artistique (une oeuvre musicale, un tableau
ou un livre récemment publié) et de la musique, bien sûr.
La maîtresse de céans (interprète favorite de FAURE) et les musiciens invités
prêtaient leur concours à ces concerts improvisés : on chantait, on jouait à
quatre mains. « A l'occasion, les invités étaient enrégimentés, soit dans
un chœur, soit comme solistes, et la soirée s'écoulait en chantant des cantates
de BACH. » [15]
Chez
Madame Diane de SAINT-PAUL la musique était également à l'honneur, elle recevait
les plus célèbres virtuoses de son temps; ses talents de pianiste et sa mauvaise
langue l'avaient fait surnommer "le serpent à sonates" ... et
Robert
de MONTESQUIOU
d’ajouter : « C'est aussi fâcheux pour le paganisme que pour le christianisme
qu'elle s'appelle à la fois Diane et St Paul. » [16]
L'entourage de celle qui servit de modèle à la Madame de SAINT-EUVERTE de PROUST
« était aussi aristocratique qu'elle le désirait ». [17]
Pour conclure ce bref survol des salons du Faubourg Saint Germain il était impossible d'omettre de citer un nom qui, aux yeux du jeune Marcel PROUST, brillait d'un éclat surnaturel ; nous voulons parler de la Comtesse GREFFULHE qui fut immortalisée dans "La Recherche" sous le nom de GUERMANTES.
Le nom des GREFFULHE est indissolublement lié à ceux des CARAMAN- CHIMAY, des NOAILLES, des CASTELLANE, des TALLEYRAND-PÉRIGORD et bien sûr des MONTESQUIOU - symboles d'une société repliée sur elle- même gouvernée par les préséances, cette noblesse qui croit encore en ses prérogatives et cherche à se cacher qu'elle vit ses derniers beaux jours. Mais pourtant dés cette époque la fortune des "grandes familles" s'épuise et les héritiers de la noblesse "de droit divin", pour redorer leur blason, ne reculent plus devant des alliances avec de riches héritières - c'est à dire celles de la bourgeoisie qu'ils dénigrent tant. Ils vont les chercher pour la plupart aux États- Unis (c'est là paraît- il qu'elles sont le plus riche). Le prestige d'un nom vaut très cher...
Pour appuyer ces dires nous citerons deux "cas" se Le Prince Edmond de POLIGNAC "épouse" les machines à coudre SINGER et le Marquis Boni de CASTELLANE , pour assouvir ses ambitions de mégalomane, n'hésite pas à choisir pour épouse Miss Anna GOULD qui faute de posséder beauté ou titre est millionnaire.
Qui
mieux que Marcel PROUST a fait revivre le crépuscule de cette société ? Quand
la Comtesse GREFFULHE daigna ouvrir ses portes devant le "petit Marcel",
imaginait- elle qu'il allait trouver chez elle bien des éléments pour bâtir
la brillante satire qu'il donne du monde dans "A la recherche du temps
perdu"?
Nous reviendrons plus en détail sur la magnificence des réceptions organisées
par le "Comte Robert" dans la partie de ce chapitre consacrée aux
soirées mondaines.
Si les salons du Faubourg Saint Germain ont servi à Marcel PROUST pour construire sa "coterie GUERMANTES", ceux de la bourgeoisie qui lui étaient plus facilement accessibles, puisqu'il en faisait partie lui donneront tous les éléments pour créer le "petit noyau" des VERDURIN.
« Parmi les salons littéraires et artistiques de la bourgeoisie, ceux dont le prestige était alors le plus grand, c'étaient ceux de Mme AUBERNON de NERVILLE et de Mme LEMAIRE. » [18] « On se souvient d'un grand artiste et l'on oublie une célèbre maîtresse de maison quand le dernier de ses habitués est mort. » [19]
Lydie
AUBERNON de NERVILLE
(la noblesse de son nom - comme celui de
Madame
ARMAN de CAILLAVET
dont nous parlerons plus tard - est tout apparente) avait, selon Robert de MONTESQUIOU "un air de Reine Pomaré aux cabinets", elle recevait le mercredi soir
(comme Madame VERDURIN, il faut le remarquer) dans sa maison de l'avenue de
Messine. « Elle ne prétendait pas aimer la musique, mais ses représentations
théâtrales d'amateurs sont demeurées célèbres. » [20] Pour ses dîners, les sujets de conversation étaient très strictement annoncés
à l'avance et « si la conversation devenait générale à l'autre bout de
la table, la despotique Mme AUBERNON agitait sa fameuse sonnette pour ramener
l'attention à l'orateur du moment. » [21]
Le
personnage de Madame
Madeleine
LEMAIRE
nous intéresse plus particulièrement ici car, contrairement à Lydie AUBERNON,
la célèbre aquarelliste aimait et servait la musique; de plus il faut dire que
c'est dans son atelier que Reynaldo HAHN fit la connaissance de Marcel PROUST
le 22 Mai 1894.
« Son
salon était le plus brillant et le plus fréquenté des salons bourgeois.( ...
) Elle reçut d'abord des artistes comme elle-même. (...) Puis bientôt, le Faubourg
Saint Germain s'y rendit, car il était délicieux de rencontrer des artistes,
et peu à peu les artistes devinrent plus nombreux, car il n'était pas moins
délicieux de rencontrer le Faubourg. » [22]
Chez “l’Impératrice des roses" [23]
dont Alexandre DUMAS Fils disait : « c'est elle qui a créé le plus
de roses après Dieu » - se côtoyaient : Victorien SARDOU,
Robert
de MONTESQUIOU
, RÉJANE, FORAIN, MOUNET- SULLY, Emma CALVE, SAINT- SAENS, DIEMER,
MASSENET etc....
Au cours de ses soirées elle aimait à lancer de jeunes artistes et « elle
insistait pour que l'on gardât un silence absolu pendant le récital et criait
à travers l'atelier pour faire taire le perturbateur. » [24]
Le
salon de Léontine ARMAN de CAILLAVET, égérie d'
Anatole
FRANCE
, « est le lieu de rencontre de tout ce que Paris compte d'hommes politiques
et d'écrivains éminents. » [25]
«Chaque dimanche après- midi, plus de cinquante personnes se pressent dans
la grande galerie du premier étage de l'hôtel des CAILLAVET. Le Tout Paris vient
voir Anatole FRANCE. La maîtresse de maison, vêtue d'une toilette claire agrémentée
de mille fanfreluches, ce qui ne lui sied guère, de la poudre mise un peu au
hasard, des diamants dans les cheveux, est assise au fond d'une bergère, au
coin de la cheminée. Au mur rien que des peintures anciennes : un MIGNARD, un
LEMOINE, des tableaux de l'école anglaise; sur des crédences, des terres cuites
de PIGALLE et de PAJOU; ça et là, des vitrines. Par terre des tapis d'Orient
et d'Extrême- Orient aux couleurs vives. Les chaises et les fauteuils sont
alignés le long du mur : l'on se croirait dans une galerie de Versailles. Seules,
ou presque, les femmes, et de préférence les plus jolies, ont droit à un siège.
Les hommes eux sont debout, gants et haut de forme à la main, prés des trois
fenêtres et à côté de la table à thé où un lourd service d'argenterie se dresse,
simple ornement avec son réchaud brillant et non allumé. Un unique gâteau, enveloppé
de papier d'argent, est placé bien en évidence sur la desserte ; il semble acquis
que nul n'y touchera... » [26]
Mais en fait, le Tout-Paris ne venait certainement pas chez Madame de CAILLAVET
pour manger des gâteaux... mais plutôt pour parler littérature et politique
; « ce serait une grande erreur que d'imaginer la société parisienne intéressée
dans son ensemble par la musique. » [27]
La
politique tenait une place importante dans les conversations : Boulangisme,
Affaire Dreyfus, Action Française, lutte des partis, Affaire du Fort-Chabrol
... voilà des sujets qui feront s'opposer bien des gens du monde.
De toutes les crises politiques c'est assurément l'Affaire DREYFUS qui sera
la plus marquante ; « Le partage qui divisait la société se retrouvait
aussi dans le grand monde. Le Faubourg saint Germain étant royaliste, nationaliste
et catholique était inévitablement anti-dreyfusard ( ... ). Les salons bourgeois
toutefois, étaient neutres ou dreyfusistes. » [28]
L'ardent dreyfusard que fut Marcel PROUST nous a laissé des témoignages fort
intéressants sur "l'Affaire", que ce soit dans "Jean Santeuil",
dans "La Recherche" ou dans sa correspondance.
Un
salon "dreyfusard", celui de
Madame
Émile STRAUS
- fille de Fromental HALÉVY (l’auteur de "La Juive") et veuve de Georges
BIZET « ses hôtes provenaient en partie du Faubourg saint Germain - Prince
d'ARENBERG, Comte d'AUSSONVILLE, Comtesse de CHEVIGNE, Comtesse GREFFULHE et
en partie du monde des lettres et des arts - HERVIEU, PORTO-RICHE, Paul
BOURGET, PROUST, FORAIN, Ernest GUIRAUD. » [29]
« L'affaire marqua le commencement du déclin de son salon ; car Mme STRAUS
était, comme ZOLA, PICQUART et PROUST, capable d'accepter un sacrifice pour
la cause de la vérité. » [30]
Pour
achever cette promenade dans quelques uns des salons parisiens les plus caractéristiques
de la fin du XIXème, nous nous arrêterons quelques instants chez
Alphonse
DAUDET
.
Reynaldo HAHN et Marcel PROUST étaient « assidus aux jeudis de la rue de
Bellechasse » [31]
et Marcel note, le 15 Novembre 1895 : « Dîner hier chez les DAUDET
avec mon petit genstil, M. de GONCOURT, COPPÉE, M. PHILIPPE, M. VACQUES (...)
[32]
et Reynaldo, de son côté, écrit: « Ce soir, dîner chez Alphonse DAUDET.
GONCOURT par moment très comique, les NION, Léon qui revient d'Espagne, Lucien
à une table à part, car nous sommes treize, La conversation roule sur les poncifs
du théâtre, sur DUMAS. Chacun dit des choses plus ou moins justes. DAUDET charmant,
plein de gaieté, l'œil profond, voilé, s'éveillant tout à coup dans une sorte
de curiosité très jeune. Après le dîner arrivent plusieurs personnes.
Sur le canapé, GONCOURT me parle longuement de peinture, je lui parle d'Anatole
FRANCE et de Mme ARMAN et lui demande la permission de les mener chez lui ;
il me l'accorde tout de suite et m'explique deux griefs compréhensibles d'ailleurs
qu'il a contre FRANCE. (...) Ensuite musique (chanté des chansons bretonnes
avec DAUDET et LOTI qui faisaient les chœurs), puis retour au fumoir où DAUDET
me parle gentiment de mille choses, de la guerre, de la langue française, des
courses de taureaux, des souvenirs de Madame de GASPARIN. "Je vous les
prêterai". Il est délicieux. » [33]
Chez DAUDET, comme on peut le remarquer, l'ambiance est beaucoup plus amicale
que mondaine ; il faut se rappeler qu'à cette époque l'écrivain souffrait déjà
des dernières atteintes de la syphilis qui devait l'emporter en 1897.
La musique joue un rôle important chez les DAUDET, dans ses dernières années
elle aide l'écrivain à supporter les souffrances de la maladie. Léon DAUDET
note : « Autrefois Raoul PUGNO, BIZET,
MASSENET
qu'il admirait et chérissait ; en ses dernières années
RISLER
et Reynaldo HAHN furent pour mon père de vrais enchanteurs. Les mélodies qu'il
leur faisait jouer trois fois de suite, d'un génie si précoce, si savantes et
si déliées, si perspicaces et mollement sensuelles, le mettaient positivement
en extase. » [34]
Abordons
maintenant l'aspect purement musical de ce chapitre pour parler des compositeurs
et des oeuvres qui étaient jouées dans les salons à cette époque.
Le phénomène des salons au point de vue musical est un domaine tout à fait inexploré
: aucun ouvrage, aucune thèse n'ont été écrits sur le sujet. Nous avons pu rassembler
ces quelques éléments en compulsant des journaux de l'époque : Le Courier Musical,
Musica ... et surtout Le Ménestrel.
Il faut rappeler ici que nous ne parlerons pas des concerts publics.
« Le
goût des français, à "la Belle-Époque", ne s'étendait guère au-delà
de quelques oeuvres du dix-neuvième siècle. » [35]
L'opinion de Michael de COSSART est tout à fait applicable aux salons-bourgeois-moyens.
La toute- puissance de l'opéra (qui fit écrire à Charles GOUNOD « Pour
un compositeur il n'y a guère qu'une route à suivre pour se faire un nom : c'est
le théâtre. ») est une caractéristique qu'il faut bien souligner car elle
va influencer une grande partie du répertoire utilisé par les amateurs de l'époque.
[36]
Parmi les compositeurs d'opéras c'est bien sûr MASSENET qui est l'idole du public,
à preuve ce texte publié dans "Musica“ d'avril 1905 à l'issue d'un concours
: « Nous nous étions promis de rechercher combien chaque compositeur avait
réuni de voix. Est-il bien nécessaire de dire que, dans ce petit "steeple"
musical, le maître MASSENET arrive bon premier, et de plusieurs longueurs. »
MASSENET n'eut pas que des admirateurs, sa célébrité fit plus d'un envieux;
ainsi, après son élection à l'Institut, le 30 novembre 1878,, Madame Camille
CLERC écrivait à Gabriel FAURE : « Je suis révoltée de la sottise de notre
Académie, si furieuse de voir MASSENET passer avant un maître comme SAINT-SAENS.
(...) Il fallait bien s'attendre à un escamotage quelconque là où se trouvait
MASSENET; il est si adroit, si intrigant et SAINT-SAENS est si droit !... »
[37]
Comme on le voit, MASSENET obtint toutes les consécrations: d'une part celle
du public et d'autre part les honneurs officiels (il était le plus jeune membre
de l'Institut : en 1878 il avait tout juste trente six ans).
Lancé par son éditeur Henri HEUGEL (qui édita la revue "Le Ménestrel"),
il fut, durant de nombreuses années, l'une des figures de proue de la vie musicale
: il était rare qu'une soirée mondaine s'achevât sans qu'on ait entendu au moins
une oeuvre du "Maître"'; chacune de ses nouvelle compositions, si
modeste soit- elle, est accueillie avec enthousiasme.
Prenons
un exemple dans le Ménestrel du 2 juin 1895 : « Dimanche dernier très brillante
audition des élèves de Madame DUGLE. Le principal attrait de la réunion était
la première audition de "La Chevrière", petite scène chorale pour
deux voix de femmes et solo de soprano, pour laquelle M. MASSENET a composé
une exquise musique. Le maître accompagnait lui- même au piano les jeunes
élèves de Mme DUGLE. »
L'article précédent parle de la création d'une "petite scène chorale"
mais, bien entendu, c'est l'œuvre de théâtre du compositeur qui est le plus
à l'honneur dans tous les salons : les chanteurs interprètent ses airs et les
instrumentistes préfèrent , à son oeuvre purement pianistique, les transcriptions
de ses oeuvres lyriques.
[1]
Gilbert GUILLEMINAULT : La Belle Époque -
Paris- Denoël, 1958 - p.282
[2] Gilbert GUILLEMINAULT : La Belle Époque - Paris- Denoël,
1958 - p.282
[3] l'un des modèles de Swann
[4] George D. PAINTER op. cit. P.14I
[5] Marcel PROUST s op. cit.- P- 446
[6] Bernard GAVOTY : op. cit. p.27
[7] Marcel PROUST : op. cit. P- 449
[8] George D. PAINTER : op. cit. p.221
[9] Marcel PROUST : op. cit. p. 449
[10] Marcel PROUST : op. cit. p. 493
[11] Michael de GOSSART: Une américaine à Paris (Paris, Plon, 1978)
[12] Michael de GOSSART: op. cit. p. 60
[13] la seule représentation qui eut lieu au cours de tout le XIXème
siècle
[14] George D. PAINTER : op. cit. P- 56
[15] George D. PAINTER : op. cit. P- 57
[16] George D. PAINTER : op. cit. P- 154
[17] George D. PAINTER : op. cit. P- 154
[18] George D. PAINTER : op. cit. p.143
[19] George D. PAINTER : op. cit. p.143
[20] George D. PAINTER : op. cit. P.146
[21] George D. PAINTER : op. cit. p.145
[22] George D. PAINTER : op. cit. p.15I
[23] l'expression est de Robert de MONTESQUIOU
[24] George D. PAINTER : op. cit. P.153
[25] Gilbert GUILLEMINAULT : op. cit. p.280
[26] Gilbert GUILLEMINAULT : op., cit. p.293- 294
[27] Bernard GAVOTY : op. cit. p.85
[28] George D. PAINTER : op. cit. p.290- 29I
[29] George D. PAINTER : ibid. P.136
[30] George D. PAINTER : ibid. p.292
[31] André MAUROIS : A la recherche de Marcel PROUST- Paris,
Hachette, 1949- P- 74
[32] Marcel PROUST : Correspondance, tome I - Paris, Plon
, 1976- P- 443
[33] Reynaldo HAHN : op. cit. p.21 et 37
[34] cité par Bernard GAVOTY : op. cit. P- 79
[35] Michael de COSSART : op. cit. p.60
[36] Charles GOUNOD :Mémoires d'un artiste - Paris, Calmann- Lévy
- P- 175
[37] Gabriel FAURE : Correspondance (éd. J.M. NECTOUX) Paris, Flammarion,
1980 p.84
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