ROBERT DE MONTESQUIOU

Le Chancelier de Fleurs

DOUZE STATIONS D'AMITIE



IV

CHAPITRE QUATRIÈME

CORRESPONDANCE

 

Alter


 

 

Le prix d'un coeur qui nous comprend.

MUSSET.

 

La plus considérable, parmi ces contributions au dessin, par des traits qui ne sont pas miens, de cette fascinante figure, c'est ce qui me reste de sa correspondance. Ce qui me reste, c'est, je pense bien, tout ce que cet ami m'a écrit. J'éprouvais un respect, mêlé de fétichisme, pour son écriture, comme pour sa parole, et je ne me souviens guère d'avoir détruit de papier où courut sa main. Tout cela, qui fut du feu, va, d'un coup, rentrer dans la flamme. Bis in eadem. Non que je redoute l'investigation de regards clairvoyants, et de coeurs élus, dans cette cataracte épistolaire. Et les autres n'importent pas. Non. Mais le sort des lettres me paraît douteux, toujours souvent douloureux. Échappées, au va-et-vient des heures, arrachées à l'aléa des emportements et des accalmies, les lecteurs qui s'en délectent, sont surtout ceux qui y cher­chent des tares. Le style décousu de la lettre les autorise, en ce qui est de l'art; et l'humaine imperfection ne les en exempte point, pour ce qui est du cour. En ce cas, le plus sage ne sera-t-il pas toujours qu'un soin pieux, je ne dis pas, amende, mais élimine, évite l'inutile et fasse jaillir l'excellent?

C'est ce soin pieux que je veux prendre ; et je ne pense pas que jamais matière s'y soit offerte avec plus de richesse. Là, encore, il faudra se borner; mais une attention vigilante, et, j'ose dire, experte, y doit exceller.

Ces lettres, elles sont des centaines ; il faut les presser, les pres­surer, pour en extraire, avant l'extinction, la sève obscure de l'encre, la suavité du sentiment, la saveur du génie. Je dis: avant l'extinction ; car je le répète, ensuite, il n'y aura plus qu'à faire brûler, à laisser s'éteindre. Des indiscrets ne viendraient plus qu'y chercher des fautes d'ortho­graphe et des imperfections de nature. C'est pourquoi, si l'on y réfléchit avec sagacité, il serait plus que puéril, coupable, aux yeux des ama­teurs de belles âmes, de déplorer la dessiccation de tels gulf-streams d'écriture.

La correspondance est fungible; elle appartient au groupe, efficace entre tous, des vénérables choses qui périssent par, et après l'usage. Tout écrit digne de ce nom, et qui fut chaleureux comme les sentiments qui l'inspirèrent, et en dictèrent l'expression, mérite de s'appliquer ces vers :

 

Soudain sa tiare

Prend feu comme un phare

Et brille avec lui !

 

Ce qu'il contint de doux est comme autant de fleurs, auxquelles fut dévolu de colorer le passé, et de le parfumer.

Conserve-t-on, sans puérilité, des fleurs séchées, ou du moins, sans vaine sensiblerie?

Ce qu'il contint de fort, est l'équivalent mental de cette onction qui versait aux athlètes vigueur et souplesse. Lui, a versé aux efforts parfois fléchissants, force et courage. La lutte cessée, regrette-t-on l'huile répandue ? - A quoi bon regretter l'encre, le combat fini?

Donc, notre correspondance (car il y a aussi mes lettres, dont je parlerai, à leur tour) m'apparaît comme un gave dont le courant tourmenté joue, contre des obstacles qui l'embellissent, et sous des lumières qui le diversifient.

En ce qui concerne mes lettres (au nombre de cinq cents environ), je réduirai à sa plus simple expression ce qu'il sied d'en extraire. Je me suis mis dans mes ouvres. Peuvent m'y chercher ceux qui ont, ou auront souci de moi.

Pour mon ami, c'est fort différent. On le verra, il aurait pu écrire. Il a su ne pas le faire.

Et comment ne pas l'en louer, en présence de cette production des mondains, de laquelle le mérite ne se montre pas toujours au niveau de son abondance?

C'est donc à ses lettres qu'il importe (et c'est de haute importance, on s'en rendra compte) de demander le secret de son esprit et de son âme.

Je conserverai les enveloppes vides. Fuies d'où s'est envolé - et pour ne revenir jamais! - ce que le Poëte a appelé: « divins oiseaux du cour ! »

 

°+°

 

Jusqu'à ce point de mon travail, la logique du souvenir et l'illumi­nation intérieure du sentiment vrai, ont suffi, ce me semble, à me le faire rédiger avec netteté, diriger avec certitude.

Un ardent désir de le voir se poursuivre ainsi, me suffira-t-il pour réussir ? - Il n'en est pas moins vrai que me voici aux prises, je ne saurais me le dissimuler, avec une difficulté presque insurmontable.

Il s'agit, en effet, en opposition à ces « tièdes » qui composaient déjà l'Église de Thyatire, et que l'apôtre voulait, pour cela, « revomir » - il s'agit dis-je, de faire apparaître, palpiter et se répandre, une âme généreuse, un cour chaleureux, puis disparaître, sur la fin; mais comme un phénix qui renaît de son embrasement et ressuscite de ses cendres.

Certes, rien de plus noble qu'une semblable mission; et, j'ajoute, rien de plus aisé, avec la documentation qui m'est fournie; mais à la condition qu'il s'agisse d'un autre, et que l'Être sincèrement exalté par cette correspondance, avec une merveilleuse variété de sentiments, ne soit pas précisément celui qui la publie.

Et, cependant, faudra-t-il que ce scrupule, avec ce que l'action de passer outre peut entraîner de blâme, pour moi, par suite d'une telle contribution à mon éloge, m'empêche de faire resplendir le magnifique dévouement, fût-il aveugle, qu'une destinée, par ailleurs difficultueuse, m'a donné d'inspirer et de satisfaire? - A Dieu ne plaise!

Je m'honore de braver le sourire qui pourrait accueillir cette révéla­tion, parce que je me fais gloire d'avoir inspiré l'attachement qui l'a dictée.

Du reste, cet ouvrage, dont l'avenir fera ce qui lui plaira, le traitant comme il le mérite, n'est, pour le moment, destiné qu'à un petit nombre. Ce petit nombre, ce sera ceux qui, à travers les malentendus de la vie, et en dépit des méconnaissances du monde, ont su démêler dans l'Être exceptionnel qu'ils virent longtemps auprès de moi, quel­ques-uns de ces traits qui suffisent, par leur noblesse, à renseigner sur ce qui ne se livre point, d'un sentiment ou d'une pensée.

Songer que je m'adresse à ceux-là simplifie ma tâche. Intelligentibus pauca. Il me semble qu'ils ne se refuseront pas à entrer avec moi dans cette bienveillante complicité posthume, et dans cette collaboration d'outre-tombe, qui doit permettre à une ombre (pour cela heureuse) de s'exalter au-delà du tombeau, dans une foi qui, pour être excessive, n'en eut pas moins cette beauté de rayonner sur deux espérances.

Qu'ils consentent à oublier, si cela gêne leur illusion, le rôle trop prépondérant et trop unique joué dans ce scénario par celui qui leur en offre le spectacle. Qu'ils s'en souviennent, seulement, s'ils y prennent de l'intérêt, de l'attendrissement, du plaisir, au nom desquels ils lui pardonneront, en songeant qu'après tout, lui seul pouvait donner à cette publication une forme relativement adéquate; que charger un tiers de la réaliser pouvait en compromettre l'ordonnance, et que, tout comme cette résolution forte dont Stendhal affirme qu'elle rend sup­portables des situations qui ne l'étaient pas sans elle, de même, une détermination simple, mue par une inspiration sincère, peut assurer stabilité et équilibre à une attitude, même insolite, comme à un geste, même inaccoutumé.

Qu'y aurait-il de plus surprenant, au cours d'un drame musical, que d'entendre la parole humaine oser s'exprimer, en dehors de cette convention du chant, tout d'abord difficile à admettre; mais qu'une suite de raisonnements, unie à une continuité de résonances, nous fait accepter, au point de n'en plus vouloir sortir? Une fois admise, jusqu'à se faire oublier, au cours de cet amical drame, l'exaltation hyperbolique de Celui qui en fut un des personnages, peut-être le leitmotiv d'amitié pure, en apparaîtra doué d'assez de beauté pour rayonner en dehors de toute contingence, impersonnel et innommé.

C'est le plus cher voeu de l'auteur de ces pages. Or, songeant à Celui qui les inspire, non moins qu'à ceux auxquels il les destine, il se répète avec confiance ce mot de l'Auteur des Caractères : « Il y a un goût, dans la pure amitié, que ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres. »

Seulement, je conjure (et j'aime à croire qu'on me l'accordera), de ne pas penser que je trouve cela beau parce que j'y suis impliqué. Au contraire, cela seul me gêne. Je voudrais qu'il en fût autrement, qu'il s'agit d'un autre, afin de pouvoir m'exprimer, avec plus de liberté, sur le sentiment que m'inspire un don, à ce point, absolu, de ses forces mentales et cordiales.

En outre, comme il n'est pas mauvais, pour les réfuter à l'avance, de s'objectiver dans certaines imputations pouvant être dirigées contre nous, je me représente qu'on me fasse, à la fois, l'affront, et l'éloge, de prétendre que (dans le but plus ou moins louable, bien intentionné et bien atteint, d'honorer le défunt, ou de servir mes intérêts) je puisse avoir composé cette correspondance.

Je dis : l'affront et l'éloge - parce que ceux qui se livreraient à ce jeu puéril, devraient tout d'abord réfléchir qu'ils ne peuvent m'infliger le premier de ces deux termes, sans me décerner en même temps le second.

D'une part, l'affront, puisque ce serait m'accuser de mensonge; et, d'autre part, l'éloge, parce que ce serait me reconnaître un talent bien différent du mien, et bien appréciable.

Je n'en conserve pas moins d'importants fragments autographes, comme pièces à conviction, et comme justification directe contre cette possible allégation qui, pour être puérile, n'en est pas moins possible, et, pour être négligeable, n'en mérite pas moins d'être prévue.

 

°+°

 

Dès 1886, mon jeune correspondant (qui représenta, si l'on veut, pour moi, au cours de cette période de mon existence, un exemplaire exalté de ce que l'on est convenu d'appeler élève, ou disciple), m'écrit avec beaucoup de grâce.

Qu'on ne l'oublie pas, c'est un jeune sauvage, aussi délicat de sentiments, aussi raffiné d'essence que ceux décrits par Chateaubriand, dans ses Natchez. Mais ses moyens merveilleux attendent d'être mis en oeuvre.

Que dis-je : attendent? - Ils trépignent sur place, ils piaffent, ils s'ébrouent, avec l'ardeur du coursier fougueux, hennissant et cabré. Pour le subjuguer, il faut une main savante. Aucun geste rude n'y serait habile. Mais il désire, en son enivrement juvénile, faire se déve­lopper ses actions sous des regards approbateurs. C'est sans doute à ce service impressionnant et inoublié qu'il faut attribuer l'allumement et le prolongement d'une gratitude excessive.

Mais, pour conduire jusqu'à la parole la suite de ce raisonnement, il nous faut sortir de cette comparaison d'un instant à un aimable hippogriffe.

Il n'y a guère plus de quelques mois que ce jeune Chactas est à mon école. Un hasard le fait se trouver dans un groupe de Parisiens lettrés et artistes.

« Figurez-vous, m'écrit-il, avec un étonnement enjoué, non feint et réjoui - que je passe, dans ce milieu, pour une personne extrêmement intéres­sante !

« On trouve que je parle le français d'une façon inouïe, avec une justesse rare et une connaissance de la valeur des mots étonnante pour un étranger.

« On ne sait pas que le mérite en revient à une personne sublime qui m'a appris à connaître les choses, à les apprécier et à les aimer. Alors, dans ces moments-là, mon bon ami, je sens redoubler, pour vous, mon affection déjà cependant si vive ! »

Tel est le premier accent, et, je le répète, le leitmotiv de tout ce qui va suivre. - Le pauvre enfant, qui croit plaisanter en disant qu'on lui trouve de l'intérêt, ne sait pas que la personne dite sublime est elle­-même tombée sur un sujet fort exceptionnel ; et bien particulièrement en ce qui concerne les questions de linguistique.

« Les uns, dit saint Paul, ont le don des langues ; les autres ont le don de les interpréter. » Saisissante démarcation de deux familles d'intelligences. Mon ami appartenait à la première de ces deux familles; mais à un tel degré de rapidité, dans le flamboiement du terme autour de sa parole, qu'il fallait en conclure à quelque redescente, en sa faveur, des langues de feu de la Pentecôte. Plus tard, il m'écrira, de Londres, avec ce communicatif enjouement qui le caractérise, dans ses bonnes heures :

« J'oubliais de vous dire que le langage ne me fait aucun défaut. Je ne sais pas bien au juste ce que je dis ; mais tout le monde me comprend sans difficulté. Tant mieux ! »

C'est alors que se place une de ces amusantes descriptions aux­quelles il excellera, et qui seront une des grâces de sa correspondance « L'avantage qu'il y aurait pour moi à être très au courant de la langue anglaise, me fait m'y donner, en ce moment, avec toute mon application ; et, pour m'aider, en même temps que pour occuper ma soirée, je vais, tous les jours, chez un vieux petit bonhomme, le plus étrange et le plus curieux du monde. Depuis vingt-cinq ans, il n'est pas sorti une seule fois de sa chambre. Je prends avec lui une leçon qui me coûte un shilling; il me garde deux heures, et quelquefois plus; voilà déjà six leçons; et j'ai fait des progrès extraordinaires, non seulement pour parler, mais pour écrire en anglais.

« Le petit vieux est étonnant d'instruction, et de résignation, dans sa noire misère. Il parle l'allemand. Son auteur favori, qu'il possède presque par coeur, c'est Schiller. Il sait l'espagnol mieux que moi et nous traduisons Don Quijote. Quant au français, il n'y a pas de finesses qu'il n'en connaisse.

« Quelquefois, quand il veut rire, avec sa bouche, plissée et son oeil fin, il récite des passages de Rabelais.

« Et, avec çà, l'accoutrement le plus indéfinissable. Je n'ai pas encore pu savoir avec quoi il était drapé, si c'est une vieille robe, ou une soutane. La seule chose que j'en ai pu saisir (car l'abat-jour vert qui couvre la lampe envoie directement des rayons indiscrets sui son buste), j'ai donc vu un énorme plastron en soie damassée noire, avec une petite épingle repré­sentant une tête de mort. Quand il remue un peu pour me donner une expli­cation, l'énorme plastron remue aussi ; et, alors, j'ai pu voir qu'il était directement placé sur la peau, d'où s'échappaient en même temps des flots de poils longs et gris.

« Voilà le portrait exact de la seule personne avec qui j'aie ici com­merce d'amitié , et avec laquelle il me soit donné d'avoir quelques expansions. »

Le portrait n'est-il pas bien tracé, sans écriture cherchée; mais vu d'un oil  artiste et rendu avec la touche alerte et pittoresque des bons faiseurs de Mémoires ? Cette touche, nous la retrouverons, toujours allégre­ment inspirée, et nettement posée. J'ai voulu, seulement, et l'occasion s'étant d'elle-même offerte, en donner un échantillon. Mais il convient de procéder avec plus de méthode, si nous ne voulons pas nous égarer au milieu de tant de fragments épars et de phrases dispersées.

Relisant ceux qui m'ont paru les plus expressifs, parmi eux, il m'a semblé que je pouvais en composer quatre groupes ordonnés, qui me permettraient de les assortir avantageusement pour eux, tout en les employant à une auto-description de Celui dont ils émanent.

Ces quatre groupes, eux-mêmes subdivisés en plusieurs parties, pourraient s'intituler: CARACTÈRE, AFFECTION; PERSONNES ET FAITS, MALADIE ET MORT. Ces titres parlent d'eux-mêmes. Le premier groupe nous renseignera sur l'essence même de l'individu. Le second parlera du sentiment qu'il m'avait voué. Le troisième contiendra de ses appréciations sur beaucoup des spectacles ou des types offerts à ses regards aigus, à sa description primesautière.

Ces trois groupes feront l'objet du présent chapitre.

Quant au quatrième groupe, il répandra sa triste libation sur les pages consacrées plus loin à cette phase douloureuse.

 

°+°

 

Ce CARACTÈRE, il est fait d'élans et de dépressions. Pas de moyen terme. Rien de médiocre, ni de tempéré. Combien de fois l'ai-je comparé au Ludion, toujours au sommet, ou tout au fond de sa colonne de cristal. Ce caractère, les mots qui le définissent, et le résument, c'est Enthousiasme, Ardeur, Ferveur, Vibration, Élan. Pour cela, il m'était si cher !

Quelques traits corrélatifs, puisés dans la correspondance, entre leurs sautes et leurs alternances d'espérances et de désenchantements, couleur du temps et couleur de l'âme: et toujours avec le leitmotiv du dévouement et de l'affection:

« Mon cher ami, me voici donc de nouveau dans ce cher Paris qui m'ac­cueille avec sa plus belle parure de fête. Matinée radieuse, temps exquis, non sans une petite pointe de froid, qui ne fait que ragaillardir et vaut mieux que l'éternelle et délétère étuve atmosphérique où je vous ai laissé. » (aux bords de la Riviera). - « Je suis très bien disposé, ce matin, et je vois tout en rose. »- « J'envisage la rentrée avec confiance, espoir et plaisir. » - « C'est vrai, que de choses sérieuses nous avons en train ! Mais trous triompherons ! » - « Je me sentais hier une force de 5O0 chevaux, persua­sive et convaincante. Je saurai la retrouver, chaque fois qu'il s'agira de vos intérêts. »

« Oh! que ne puis-je communiquer aux personnes qui peuvent vous être utiles, le feu sacré dont je suis plein ! » -

« Hélas ! les jours se suivent... mais il semble avoir conservé encore quelques rayons de la radieuse journée d'hier. Je crois que, si j'étais né dans l'Antiquité, j'eusse été un fervent dévot de Zeus, tellement le vivifiant soleil a de plus en plus de pouvoir sur moi. Il est, pour mon tempérament, ce que vous êtes pour mon esprit. » - « Votre lettre  de ce matin est du genre de celles qui m'encouragent et me transportent. » - « Je ne peux pas m'empêcher, et je crois que je ne le pourrai jamais, de me sentir gai, fier, expressif, descriptif, etc., etc., quand vous m'encouragez par votre bonté, votre bonne grâce ;  et stupide, borné, court, quand vous ne le faites pas. » - « Je regrette que vous répondiez sans chaleur à ma dernière lettre, dans laquelle j'avais mis la meilleure partie de moi-même, au point d'en rester, pendant quelques jours, faible, exténué, épuisé. » - « Je vous communiquerai toute la satisfaction intérieure dont je suis plein et qui vient de très haut ; quoique je ressente aujourd'hui la dépression fatale (les lendemains de grande exaltation. » - « Vous m'avez assez souvent vu déprimé, pour savoir que je peux rebondir, de même. » - « Dans ce trouble général, je ne vois enfin que vous de clair et de lumineux, et je vous aime de tout coeur. »

Et, comme le hasard le ramène dans un lieu, où j'avais naguère remporté certain succès d'art, il écrit, plutôt il s'écrie :

« J'y suis allé pour me ressouvenir des plus belles heures de joie ivre que j'aie passées de ma vie. »

Puis, ce dernier mot :

« J'arrive ici (dans an restaurant), glacé, mal à l'aise, en proie à une indescriptible dépression, sans appétit, enfin malade comme un chien, quand le garçon, sans trop savoir pourquoi, m'apporte un journal du jour. Je reconnais le titre. Je comprends que c'est votre article. Je le relis, je l'admire. A l'instant, je me trouve mieux que jamais, léger comme une gazelle, avec un appétit de tigre. Tout cela, en moins de temps que je ne mets à vous le dire. - Soyez donc béni, ô enthousiasme, ô sacrée suprématie de l'intellect sur notre pauvre machine humaine !... »

Autre exemple : il est très souffrant, alité, cette fois, atteint d'une influenza compliquée d'un dégoût de toutes choses. Sur ces entrefaites, Georges Hugo nous envoie des billets, pour toute la série des fêtes du jubilé de son aïeul. Je préviens le malade. Il bondit, exulte, s'exalte; il est réellement guéri et, non seulement en état d'assister aux cérémonies, mais d'y prendre part avec une allégresse sans bornes.

 

°+°

 

La première de ces subdivisions du CARACTÈRE, Je l'intitule: Esprit et Grâce. Elle contient quelques mots enjoués, quelques paroles affables, dont nous trouverons, au reste, plus loin, des types plus accentués et en plus grand nombre.

Ses toutes premières lettres, celles de 86, dans lesquelles sa verve débute, où son verbe s'essaie inconsciemment, insistent sur ce point, qu'il ne sait ni voir, ni écrire. Et, comme il arrive souvent à ceux qui font cette affirmation avec sincérité, il prouve dans le même instant, qu'il voit avec acuité, qu'il écrit avec charme, qu'il décrit avec justesse. Je le répète, il a déjà ce style spontané des mémorialistes que, plus tard, il doit aimer avec passion.

Son hésitation entre plusieurs idiomes lui fait émailler sa phrase de barbarismes d'amusant aspect. Il parle d'un homme à l'air médi­tabond, du degré de bienté entre une personne et une autre, et des « bonnes absences que fait » de lui quelqu'un qui le loue hors de sa vue.

L'idée d'un revoir le fait « tressaillir de joie ». Il a découvert des bibelots qui l'ont fait frémir de plaisir à l'idée de celui qu'ils devront causer. Mais, en songeant qu'ils pourraient lui échapper, il sent « sa vie s'enfuir » ! (sic). N'oublions pas qu'il s'agit d'un Méridional d'Amérique, ainsi que le disait spirituellement une de nos Amies. L'hyperbole est son élément: il la manie avec un rare bonheur. Il en tirera, sans y penser, des effets saisissants. Il amplifie avec sincérité, et c'est, avec sincérité, qu'il exagère. Mais, pour le moment, nous n'en sommes qu'aux gracieusetés, aux dehors affables. Il écrit :

« Que de choses à dire ! Mais, puisque nous allons nous revoir, je les garde pour le tête-à-tête, et pour le bras-dessus-bras-dessous. »

Ses sollicitudes sont délicates, ses soins vigilants :

« Hier soir, en présence de ce froid, je suis allé dans votre jardin, mettre les arbustes en sûreté au fond de la véranda. Cela n'a pas été sans utilité; car, cette nuit, il a gelé fort. »

Ailleurs :

« Mes pensées vont toutes vers notre rencontre. Ce matin, je discute avec moi-même sur le sujet de la plantation des plates-bandes. Elles sont plus belles et plus durables quand on s'en occupe de bonne heure.

« Puisant des forces dans le désir de vous servir et de vous être agréable.

dès votre départ, je suis moi-même parti  à la recherche de ce qui manquait encore pour l'achèvement de la jolie oeuvre de décor que nous avons commencée ensemble.

« Je tiens à vous dire avec quelle émotion ravie et attendrie, je jouis de cette belle demeure « où tout n'est qu'ordre et beauté ». Pas un coin n'est oublié ; vous en serez surpris vous-même. Il est vrai qu'il s'agit de vous faire plaisir, et qu'il faut que tout soit digne de vous recevoir. »

Il aime les fleurs; surtout celles qui me sont chères. Il écrit de Bâle :

Tout l'Hôtel est décoré d'hortensias bleus. Est-ce un hasard? En tous cas, cela m'a paru de bon augure. »

Et, de passage au Pavillon de Neuilly :

« La maison m'a semblé en bon état, la cour, toute rose d'hortensias, et les lauriers, beaux comme ceux de Corfou ! »

Et cette phrase touchante :

« Je vous écris de ma petite chambre, où brille un petit feu, et près d'une tasse de thé. Tout cela environné de silence; moi, au milieu; rasséréné et calme. Et je suis tenté de croire que voici une heure de parfait bonheur ! » Voilà pour la grâce.

Voici maintenant pour l'esprit; j'entends cette juvénile gaîté, ce comique drôle, avec lesquels il présente de menus faits.

Il s'agit de trouver une chauve-souris qui doit servir de modèle à un artiste de nos amis, pour l'exécution d'un bronze :

« Voici un « phylostome fer de lance », tout frais. Faites bien attention. Je l'ai loué très cher. Il y a de grandes responsabilités. On peut ôter les épingles et lui donner la forme qu'on voudra.

« Je viens de rencontrer Gandara, qui est en train de commettre l'indiscré­tion de regarder cette lettre par-dessus mon épaule. Il me raconte des choses merveilleuses, que je vous conterai moi-même demain. Amusez-vous bien; et soignez bien le phylostome ! » - « Je trouve ce feuillet et je vous écris pendant qu'une fille sans grâce et sans beauté se met au piano et fait du bruit sans charme ». - « Ici, grande solitude. Seule, la volumineuse et ballottante figure du Marquis d'A..... persiste, et se dessine sur l'Océan. »

- « Après la messe de ce matin, je suis allé voir le père Capias (un men­diant centenaire), dans la chambre que vous connaissez. Je l'ai trouvé tout joyeux, et rasé de frais. Moi, grelottant et emmitouflé, lui, gaillard, en gilet. - Et comme je lui demandais : « Comment, Père Capias, vous n'avez pas froid? Il m'a répondu : « Je ne suis pas si c... que ça ! » - Quel enseigne­ment ! »

Enfin, il parle tour à tour de « la callosité morale que ferait à l'esprit l'abus des protestations » ; de « l'enfer mouillé », que lui représente, par un temps de pluie, un endroit ennuyeux; puis « d'un vin de Tokay, bu chez Madame Madeleine Lemaire, et dont, en le buvant, il semblait qu'on bût le printemps, avec toutes ses fleurs ! »

Il parle « d'un ménage bourgeois, persuadé que l'air bourru et désagréable constitue la distinction » ; - d'une veuve, « dont la rousseur déconcerte » ; et d'autres personnes en deuil « avec leurs larmes paralysées et refroidies, leurs larmes en gomme arabique ! »

Certain brouillard de Londres lui donne « envie d'éclater en sanglots, comme les serviteurs d'une de nos amies, en présence des nuits claires de Norwège. »

Il ne s'étonne pas qu'une vétille me manque parmi « les trois millions de choses » que je possède. - Un lendemain de Mardi-Gras, il se déclare « d'humeur grisâtre et cendrée ». Enfin, sur le point d'arrêter une cuisinière récemment sortie de chez une dame de ma famille, il lui demande les raisons de sa rupture avec cette patronne. Et le cordon bleu de lui répondre : « C'est que Madame la Marquise était trop atrabilieuse ! »

Certains traits qui vont suivre se teintent de philosophie, et je les rassemble sous ce titre.

« Vous avez dû recevoir dans votre solitude les nouvelles du désastre de la pièce de M. de Goncourt, à l'Odéon. J'ai bien pensé à vous en voyant comment des vaut rien (sic), des c... d'encre traitent une personne consacrée. - Je ne doute pas que la pièce ne soit un chef-d'oeuvre, à en juger par les blasphèmes que lance le vulgaire effrayé. »

Il juge sagement certaines différences de races :

« Dans ce pays-ci (en Angleterre), ce que vous appelez : mon don d'éloquence, produit le plus mauvais effet, et je ne puis y réussir que par le laconisme et le mutisme les plus complets. Aussi, je me contiens le plus possible. »

Il déclare « aimer les vieilles habitudes » ; mais ne pouvoir « s'ac­coutumer au subordonnement des circonstances, » En art, il est de bon conseil : « Pour les sonnets, je pense que l'absence de titre, chez certains, augmentera la valeur de ceux dont le titre s'impose. « Il affirme qu'en amour, « les paroles éloignent les faits. » - Il parle de raréfier une correspondance, pour « permettre au temps de fournir des choses à dire.» Il constate « l'espoir menteur, et renouvelé du jeu » ; - et « l'exagération qu'alimente la solitude. » - Puis, comme c'est à moi que ce discours s'adresse, il ajoute : « Sans vous faire de reproches, on peut dire que vous êtes né, que vous vivez et que vous mourrez en exagérant la protection ou le bannissement. »

 

°+°

 

Comme dernier trait de ce caractère, j'ai gardé cet Amour Filial qui lui donne une touchante beauté : - « Quid dicam de pietate in matrem » - Que dire de sa tendresse pour sa mère? écrivait Lélius parlant de Scipion. - Cette parole peut s'appliquer à mon Ami. Écoutons-le ;

« Je viens de finir tous les livres que vous m'aviez prêtés, de Loti. Que de choses charmantes! J'ai pleuré comme un enfant en lisant des scènes d'une touchante simplicité qui me reportaient, là-bas, à Toucouman, chez ma mère, dont je retrouve, dans presque tous ces romans, la physionomie et le caractère. » - « J'ai reçu hier une longue et très intéressante lettre de ma querida madrecita, de qui je commençais à être inquiet. Elle est encore très impressionnée par une espèce de pronunciamento, ou révolution, dont le paisible Toucouman vient d'être le théâtre: Elle me raconte que les balles ont sifflé pendant deux jours et deux nuits dans la cour même de sa maison, où elle avait été obligée de s'enfermer avec Carmen (une jeune servante) et de rester quarante-huit heures sans boire ni manger. Toutes ces choses ont beaucoup fatigué ma pauvre chère mère ; et elle me dit qu'elle ne compte plus que sur mon arrivée, pour se remettre. » - « J'ai reçu la plus tou­chante et la plus tendre lettre de ma chère mère, dont le silence prolongé commençait à m'inquiéter. Cette lettre m'a été remise par l'intermédiaire du Consul Argentin à Bordeaux. Ma mère est très malheureuse, à cause de la perte probable et prochaine de Carmen, sa seule compagne, qui s'éteint lentement à l'âge de 19 ans, emportée par une inconnue et étrange maladie. Ma mère me dit que maintenant, il faut plus que jamais que j'aille combler ce vide, et qu'elle m'attend toujours dans sa misteriosa soledad.

« Cette lettre, reçue dans une mystérieuse solitude, m'a fait pleurer à torrents. »

« Oui, il faut attendre avant de donner une forme à mes projets filiaux. C'est peut-être parce qu'ils sont si beaux que je crains de les réaliser. J'envoie à ma mère un souffle de vie en lui faisant la promesse formelle d'aller la retrouver. « Le principal, comme elle dit, c'est de se revoir. »

« Une chose qui est venue me tranquilliser, c'est la réception d'une longue lettre de ma chère mère, bien triste et dolente, et qui n'a bien ému. Une espèce d'éruption de tendresse endormie a eu lieu dans mon âme, de toute cette tendresse. emmagasinée en moi, depuis si longtemps. Cette crise de pleurs (je n'ai pas honte de l'avouer) m'a fait beaucoup de bien. Ma mère me désire et m'appelle. Jamais elle ne m'a écrit une lettre aussi nette, aussi émouvante, aussi touchante, me montrant le devoir sacré que j'ai envers elle, dans ses derniers jours.

« Mon dimanche prochain, je vais le consacrer à lui répondre, lui disant bien franc la situation, lui promettant de faire tout mon possible en ce moment favorable, et d'employer toute mon activité pour aller là-bas, payer cette dette d'amour filial ! »

Dans l'intervalle, le voyage s'accomplit : en 90. Nous en verrons plus loin de plus longs récits.

« Comment vous dire maintenant que je touche à ce bonheur tant désiré, le degré de ma reconnaissance pour m'avoir aidé à le réaliser ? Je laisse à l'avenir le soin de vous prouver que vous n'avez pas eu tort en me faisant tant de bien. » - « J'espère que vous avez reçu nos lettres du 5 juin. je dis nos, car ma mère a voulu vous adresser quelques paroles sincères et senties. Je vous prie en grâce de lui répondre directement, car elle y compte, ainsi que sur un portrait. Vous ne pouvez vous représenter combien elle vous aime, et les jolies choses qu'elle disait en contemplant votre image. »

L'heure du départ est arrivée. Ils ne doivent jamais se revoir !

« Malgré votre flatteur encouragement, je n'essaierai pas cette fois de vous décrire la déchirante séparation d'avec ma mère ! Pour elle, c'était le trépas, c'était le cimetière, pire encore, puisque ce qu'elle se voyait enlever par une destinée plus forte et plus cruelle que la mort, c'était comme un cadavre vivant que l'on arrachait de ses bras !

« Moi aussi, j'ai beaucoup souffert; mais je puis m'en distraire. Tandis qu'elle !... - J'ai du moins la satisfaction de penser que, tout le temps qu'il m'a été donné de passer auprès d'elle, j'ai tout fait pour lui être agréable, pour la soigner, pour lui éviter de mauvais moments. Cette consolation me calme un peu, car je suis resté dans un état de sensibilité tel, que je me trouve seulement un peu à l'aise quand je puis m'y abandonner librement, et à portes closes. - Oui, je vous en prie, un mot pour ma mère. Elle a tellement besoin d'une consolation de cette grandeur ! »

« Je viens de recevoir, de Londres, où elles avaient été adressées, des lettres de ma mère. Jamais sa tendresse, ni ses regrets ne m'ont ému davan­tage. Elle me dit que le merveilleux arbre (II en sera parlé.) commence à se peupler, et que tout annonce le printemps ; mais que ma voix lui manque pour compléter le concert. - Pour vous, elle me charge de mille choses touchantes. Elles sont venues raviver toutes les heures que nous remplissions là-bas de votre souvenir. Comme elle vous aimait, d'après mes récits. Elle s'était tel­lement habituée à vous considérer comme un être surnaturel, qu'avec la sincérité qui n'existe que dans ce pays-là, elle n'aurait nullement songé à douter si je lui avais dit qu'au moment où vous me quittiez, quand j'allais la rejoindre, je vous avais vu frapper du pied la terre, et vous envoler vers des régions inconnues, emporté par des ailes d'or ! »

Une heure plus cruelle a sonné. Il est à Tunis, et m'écrit, en 1901, le jour des Cendres :

« Ce mot sec et laconique, comme un coup de trique, m'arrive. Vous le comprendrez. Il s'agit, comme vous voyez, d'une attaque d'apoplexie qui aurait frappé ma pauvre mère. Mais je ne me fais aucune illusion. On sait ce que c'est que ces mots de préparation. Je suis, anéanti de douleur et d'angoisse, sans avoir un coeur sur lequel tomber dans cet horrible moment, où je vois bien que, pour la première fois, je connais la douleur.       

« Ce qui augmente mon serrement de cour et d'entrailles, c'est, en somme, l'incertitude.

« Par moments, je me reprends à espérer que ce n'est pas ; mais, vous aussi, vous ne pensez pas qu'on fasse traverser l'Océan à une si terrible alarme quand il y a encore de l'espoir,

« Et pourquoi la destinée a-t-elle voulu que je reçoive cette triste nou­velle dont, bien que cent fois prévue, je ne pensais pas qu'elle m'apporterait un si effroyable et indicible déchirement, sans que vous soyez là, seul ami qui puissiez me consoler, et atténuer ma suffocation douloureuse ?... »

Il continue sa route désolée par la Sicile et l'Italie. De Palerme, il me récrit :

« Bien cher Ami, votre mot réconfortant et attendu m'arrive, et me donne un peu de courage, dans le désarroi où je me trouve. Je suis affaibli et sans forces, après ce long va-et-vient, par ces trois semaines de froid. Et ces rudes moments m'ont trouvé bien mal préparé pour résister à un tel assaut.

« L'incertitude est atroce. Je reçois deux nouvelles lettres désespérées, navrantes, à cette distance, et qui déchirent mon pauvre coeur impuissant. Non, parmi les remords divers qui m'accablent, celui de l'insuf­fisance des ressources manque heureusement ! Ma pauvre mère m'avait écrit, il y a environ six mois, que ses affaires embrouillées s'étaient réta­blies, et qu'elle n'avait besoin de rien. Hélas ! que vous dire encore ? Je fais, pour vous écrire; un sacrifice surhumain. Voilà pourquoi je n'entre pas dans le détail de vos bonnes lettres, toutes reçues. J'ai bien songé à partir. immédiatement pour Marseille et Tarbes, seul lieu où mon chagrin aurait trouvé un apaisement, plutôt que dans ces chambres inconnues, uniques théâtres et seuls témoins de mon étouffante angoisse !

« Comment vous exprimer ma reconnaissance pour votre bonté déchaînée dans ma triste et cruelle expectative ? - Qu'il me suffise de vous dire que mon cour ému, qui n'aura désormais à aimer, que vous, enregistre, pour vous les rendre au centuple, toutes ces démonstrations sensibles. - Ces chocs inattendus, tristement au-dessus de mes forces, m'ont achevé.

« Le déchirement dont je souffre est, non seulement moral et cordial, mais cruellement. physique. Ce nouveau coup, survenu au moment où je commençais à espérer - tels nous sommes ! - me rend bien malheureux, et si loin de toute présence amie, et sincèrement compatissante.!

« Je ne vous parle pas des tristes détails qui m'arrivent par chaque courrier : la longue agonie, où mon nom seul était prononcé, mêlé à des regrets et à des reproches ! - Elle, si chrétienne, et si résignée, se révoltant à l'idée de mourir sans m'avoir revu ! Autant d'inexorables détails qui viennent aviver ma blessure, et accentuer mes remords !

« Puisque vous comprenez si bien ce que j'éprouve à l'idée de mon doulou­reux retour, j'ajoute que la seule chose capable de me l'adoucir serait de vous retrouver sur le seuil, et de vous serrer longuement et silencieuse­ment la main !... - Oui, ce serait bien consolant d'arriver dans une maison paisible, de s'étendre enfin sur un lit connu, de serrer une main amie, après tant de cahots, tant de tristesse ignorée, de solitude inconnue et de larmes refoulées ! »

Il arrive à Naples :

« Je n'ai ni le goût ni le courage d'entreprendre aujourd'hui le récit d'une visite chez la Marquise de Casa-Fuerte, où j'ai dû me rendre, malgré mon sourire cassé; et où je vous ai servi de mon mieux, devant un groupe choisi, dont Madame Serao. - Parlons de vos bonnes lettres, si douces, si touchantes et si vraies ! C'est presque à se féliciter d'être malheureux et malade, pour les avoir déterminées et méritées. Vous savez combien je les ressens !

Elles m'ont été particulièrement, cette fois, un baume fort, qui m'a fait oublier - et qui me fait espérer ! »

Voici maintenant le leitmotiv de l'AFFECTION qui, pour excessive qu'on puisse la tenir, n'en a pas moins droit d'être considérée comme l'une des plus nobles qui ait fait battre le coeur d'un être. Ce sera le titre de la seconde des trois grandes divisions qui partagent les extraits cités dans ce chapitre.

Cette affection, j'ai bien pu en écrire, à un prêtre qui m'en parlait, au lendemain de l'avoir perdue :

« Je ne dirai pas : avoir mérité (on ne mérite pas de telles faveurs); mais avoir obtenu la prédilection d'un coeur si haut, d'une âme si belle, demeu­rera la gloire et l'honneur de ma vie ».

Ici la documentation fourmille, foisonne, pareille à d'envahissantes graminées de sentiments, à de gourmandes végétations de pensées. Et, parmi, bourdonne, susurre, murmure l'essaim tour à tour triste, ou joyeux, des récurrences et des souvenirs. Ces fragments sont rangés par ordre de dates, à partir de 1885.

« N'êtes-vous pas la seule personne au monde qui ait droit à tout Ce qu'il peut y avoir de bon et de noble dans mon âme ? - Je commence décidé­ment à me faire à la solitude. Hier, j'ai passé toute la journée dans les bois. J'y ai beaucoup pensé. Tout d'un coup j'ai senti qu'il se faisait comme une aération dans ma tête; et j'ai compris, plus clairement que jamais, dans quelle mesure je vous suis attaché, et tout ce que je vous dois. - C'est à vous que je dois de voir clair. - La chose est bien simple : vous savez à quel point je tiens à votre amitié, et combien elle m'est chère. Eh bien, si, en partant, je puis la conserver, et si, en restant, je dois la perdre, je n'hésite pas un seul instant. Tous les plaisirs imaginaires que je pourrais goûter, seraient empoisonnés par le manque de la douce chaleur de votre affection. Je n'ai qu'un désir, c'est de vous être agréable ; et je suis plus que jamais prêt à vous le prouver.

« C'est dans cette atmosphère de grandeur, où l'on se détache de toutes les petitesses et de toutes les frivolités de la vie, que j'ai mieux senti la valeur de votre amitié, et, par suite, toute la sincérité et la loyauté que je vous devais en échange.

« Je pourrais vous écrire plus posément; alors il n'y aurait certainement pas de pâtés ; mais aussi vous ne trouveriez pas, dans ces pages, l'em­preinte de mon âme, qui se voit ici dans chaque ligne.

« Je vous écris de ma petite chambre, après une journée bien remplie et heureuse. Je ne crois rien pouvoir vous dire de plus agréable, à vous qui avez été si bon pour moi. Comme j'aime maintenant cette chambre ! Elle a entendu les voux faits par vous sur tous les tons. Elle entend, maintenant, les bénédictions que je vous envoie pour les voir couronnés, grâce à vous.

« Votre dernière lettre interprétant mal mon silence a fait jaillir les flots de sentiments qui vous sont réservés au fond de moi. Sachez que, dans ce coeur de mon être, je nourris la plus grande et la plus sainte des affections, la plus sincère et la plus pure. - En vous je puise le courage dont j'ai besoin, vous représentez mon salut, vous êtes mon espérance et mon bien. »

« Je compte ne pas faire de phrases, cette année, pour vous la souhaiter bonne et heureuse. Vous savez bien ce que je pense, et comment je vous suis attaché L'année qui vient de finir, et où votre constante affection pour moi a réalisé le miracle que vous savez, resserré plus étroitement les liens qui nous unissent ; et, dans ce moment où je me pare de toute la sincérité qui est à ma portée, je vous jure que je ferai désormais tout, pour ne pas démériter de cette amitié ennoblissante, qui est la gloire et l'orgueil de ma vie.

- « N'ayez jamais l'idée que je puisse vous reprocher quoi que ce soit. Sachez plutôt que, jusqu'à mon dernier accent sera pour vous bénir. » - « Dieu me garde de douter, un seul instant, de votre amitié ! - Que me resterait-il alors ? -- Que serais-je sans elle ? - Vous savez que ce sentiment constitue ma richesse, et que, si je désire arriver à quelque chose, c'est pour le mériter davantage. N'êtes-vous pas l'arbitre de ma vie, et le maître de ma destinée ? » - « Ne doutez jamais de ce que je vous dis, soit espérance, soit découragement. Si je commençais par vous tromper, Vous, à qui, dans le monde entier, ouvrirais-je mon coeur ? » - « Votre lettre de la Fête-Dieu en a fait une véritable fête pour moi. La partie encore sévère ne m'a pas fâché ; car, enfin, chacun sait bien, quand il s'examine, ce qu'il a de blâmable. Quant aux phrases que vous traitez avec trop d'in­dulgence, sachez qu'elles ont été écrites avec la plus grande simplicité, et sans se douter qu'elles seraient jugées dignes d'un si bel éloge. Mais je suis heureux de voir que les deux sentiments que j'ai le plus à coeur, que je respecte le plus et qui prennent plus de consistance, de jour en jour, n'ont pas été suspectés : mes bonnes résolutions et le culte que je vous ai voué. Ç'aurait été cruel ; car mon affection pour vous est en relation directe avec ces bonnes intentions ; et je pense à vous avec cette sérénité que donne la conviction qu'on a droit à la réciprocité d'une amitié précieuse. » - « Ce n'est pas un crime, après tout ce que je vais vous dire. Quoi d'étonnant si la seule idée qui me réchauffe et la seule chose qui me sourie, en ce mo­ment, soit de rejoindre mon seul ami, ce qui constitue toute ma famille et tout ce que j'aime dans ce monde. Là, vivre ignoré, n'existant que pour lui être utile, et ne demandant, comme seule récompense, que le bonheur de le voir dans l'intimité de ses heures perdues. Dans l'existence de mon ami, il y aura sans doute, de grands changements, des déménagements, des amé­nagements, au cours desquels mes services pourraient être utilisés. - Voilà ce que je pense, quand je me surprends, ma tête entre mes mains. Tout cela, est-ce autant de chimères irréalisables? Peut-être. Mais elles me servent de lénitif à cette triste et froide réalité ; et vous ne pouvez pas m'en vouloir beaucoup de venir humblement vous offrir d'être, pour vous, mieux qu'un serviteur fidèle, et plus qu'un indifférent ami.

« Enfin, dans la lettre que j'attends de vous, répondez-moi à ce sujet. Je m'inclinerai comme toujours devant votre volonté sacrée ; et, fût-elle contraire à mes désirs ardents, j'aurai toujours eu un moment de bonheur, en vous faisant cette demande, et en la croyant possible, même un instant. »

- « Ce retour,j'y aspire avec véhémence; je désire, avant de rentrer dans la vie sérieuse et occupée, me fortifier par votre vue, et puiser en elle le courage nécessaire. » - « Je vous attends avec une joie sans pareille, pensant, au fond, qu'après tant de luttes et d'efforts, j'ai bien mérité cette récompense, la meilleure qu'on pouvait me donner dans ce monde : vous revoir ! » - « Je vous dirai que je nage dans des flots de joie à l'idée de vous revoir. Il me semble que, tous les jours, je vous comprends et vous apprécie davantage. Hier, j'ai eu une crise de nostalgie. Alors, je me suis concentré pour mieux me souvenir de cette expression si vive, de cette voix si forte, de ces paroles si sensées. Et, me rappelant toutes ces choses, j'étais heureux, et j'ai remercié la Providence de m'avoir donné un ami tel que vous. » - « Je vous attends avec une joie qu'on pourrait comparer à la plus poignante angoisse ; et il me semble que je n'aurai jamais goûté votre précieuse compagnie comme je me propose de le faire maintenant. » - « Je suis encore tout imprégné de votre bonne grâce, et de la délicatesse de votre accueil. Vous n'auriez pas mieux fait si nous nous connaissions depuis huit jours !

« Vous savez que je vous suis dévoué, corps et âme, et pour toute la vie. Dis­posez donc de moi, comme vous voudrez. Je donnerais tout pour vous épar­gner des moments de tristesse. - C'est votre découragement surtout qui m'attriste. - Il est vrai qu'il me coûte toujours beaucoup de m'objectiver dans la dureté et la sécheresse de « l'Auteur de vos jours ! » - « Mon Dieu ! si une vraie affection, une vraie tendresse, un vrai dévouement pouvaient se capitaliser, comme vous seriez riche !... » - « Votre mot de ce matin m'a attristé, parce que j'ai cru lire, entre les lignes, du découragement. Oui, j'ai du remords de me trouver loin de vous, en ces moments affairés, et un signe de vous suffirait pour me faire accourir. » - « Je suis bien content de vous savoir plus calme. Je crois que vous avez pris le meilleur parti, et que tout finira selon vos voeux. Vous n'avez pas eu tort de me faire parta­ger votre désarroi ; cela soulage quelquefois. J'en ai tellement pris ma part, que j'ai renoncé, au dernier moment, à une matinée où je me faisais une fête d'aller. La tranquillité de quelques sentiers perdus était plus de saison. » - «  Votre mot m'attriste profondément, puisque vous me retirez le droit d'être auprès de vous quand vous souffrez. Mais vous ne sauriez imaginer combien je redoute de vous aborder quand il existe entre nous un malen­tendu quelconque; seul nom pouvant convenir à quoi que ce soit qui nous sépare. J'abdique donc tout sentiment qui ne peut être, que factice et morbide; quand il ne s'agit pas de vous. J'irai vous trouver demain matin, soumis et libre, pour ne plus tous quitter qu'après vous avoir vu rasséréné. Je vous assure de toute la profondeur tendre de mon reconnaissant dévouement. » - « Dites-moi que vous êtes bien remis, que votre esprit se rassoit, que votre belle et féconde imagination a pris son essor ; que, dans votre grand et généreux coeur, il y a toujours une petite place, faite d'indulgence et d'affection pour moi, et sachez-moi, alors, bien heureux ». - « Dans ma vie de prodigieuse activité, ces dernières semaines, la seule source où je puisais paix et gaîté, c'était le plaisir préventif de vous revoir; mais sans aucune de ces arrière-pensées qui font les entrevues amères. » - « Inutile de crier à nouveau la justesse de tout ce que vous dites. Vous savez bien jusqu'à quel point je vous considère comme un oracle, quand je ne juge pas à propos de faire l'idiot ! » - « J'ai été bien profondément touché de votre bonne lettre de ce matin. Je n'ai besoin de m'inspirer d'aucun exemple pour vous vénérer ainsi que vous le méritez. Il suffit que l'opacité fasse place à la lumière. » - « Je compte toujours sur votre sagesse et inépuisable bonté pour comprendre et pour excuser.

« Vous savez avec quelle sincérité je regrette quand je vous déplais. J'ai passé, à cause de cela, une journée empoisonnée. » - « Malgré mon malaise et les restes de ce cruel énervement dont le résultat a été de nous peiner, ma première pensée est à vous. Puissent ces lignes finir d'effacer ce souve­nir douloureux ! » - « S'il m'arrivait de vous déplaire sérieusement, je sou­haiterais de quitter l'existence pour vous témoigner mon regret de vous avoir offensé, vous que je considère comme une personne sacrée, et m'inspirant une gratitude que je suis prêt à lui prouver avec ma vie ! » - « J'irai chercher auprès de vous l'apaisement qui ne peut me venir que de votre bonté. - Comme je crains de m'être laissé influencer, dans ma dernière lettre, par le triste temps qu'il fait ici depuis mon arrivée, et comme je désire que le jour de Noël, vous n'ayez rien à me reprocher, je m'empresse de vous écrire ce mot pour détruire cette mauvaise impression. » - « Quoique, très attristé de votre silence, je ne veux pas que le Noël vous trouve sans un mot de salut de moi, et un commencement de mes voeux, toujours très fer­vents, et ardemment dévoués pour tout ce qui vous touche. » - « Enfin voici de vos chères nouvelles, si affectueuses et si évocatrices !... Oui, je me crois ici; mais en réalité, je ne vis que là-bas depuis que vous y êtes, et en vous lisant, je revois ce cher cadre, si rangé et si calme, si modeste et si grand ! Et un sincère, un cuisant regret me prend de n'être pas auprès de vous. (Il est à Biskra). Même la pluie m'attirerait ! Ici, on finit par la souhaiter, depuis trois semaines d'inexorable soleil, sécheresse et ciel bleu.

« je me suis juré de ne plus m'absenter de vous. Je souffre trop de la solitude et de la distance. »

Le réconfort qu'il tire de mes lettres, les lignes suivantes en fout foi :

« Quant à ce que vous dites de mon Étoile, c'est bon à vous; mais je ne sais si je crois encore en elle. Peut-être vous êtes le seul ayant le pouvoir de la ternir ou de la faire briller. Je crois même n'avoir ressenti les symp­tômes de posséder une étoile que depuis que vous m'avez honoré de votre précieuse amitié. - Vos encouragements me font redoubler de courage. Je lis, je médite et j'espère ! »

« Je regrette beaucoup d'avoir laissé passer déjà un jour sans répondre à votre chère lettre ; une de celles dont le seul moyen de reconnaître sa beauté, et sa bonté, est de répondre sans délai. » - « Nous avons tellement épuisé les termes qui expriment l'émotion ou l'attendrissement, que me voilà fort embarrassé pour vous donner une idée de l'effet qu'a produit en moi la lettre de ce matin, pleine de solennité, de grandeur et d'espérance. Elle m'a ramené à la vérité, moi qui croyais qu'il serait préférable de ne la regarder en face qu'en me réveillant dans le monde nouveau. C'est pour cela que mes dernières lettres feignaient d'êtres gaies, et mêmes railleuses. Je voulais ainsi me tromper moi-même, faisant comme les enfants qui, dans l'obscurité, éclatent de rire, pour ne pas avoir peur. Mais ne croyez pas, pour cela, que je me sente faible. Non, la dose de force et d'encoura­gement que m'a donnée votre belle lettre de ce matin, peut durer indéfi­niment. » - « Les paroles si flatteuses et si bonnes de vos deux lettres, me remplissent de la plus juste fierté, et du plus noble orgueil. Vous êtes mille fois bon de penser à moi ainsi, et de dire que je vous manque. Vous pouvez en déduire ce que je dis, moi? » - « Votre lettre du 23 m'a fait éclater mille fois de rire, et elle m'a fait pleurer. Celle du 25, je la reçois à l'instant. C'est une des plus belles qui me soient venues de vous ; pleine de bons conseils et de prévoyances vigilantes. Je veux la conserver, comme un monument de l'intérêt que je vous inspire, et de votre affection. » - « Vous dites que ma lettre vous a ému; que dirai-je de la vôtre ? Vous n'avez eu que deux larmes anticipées en songeant à celui qui n'est plus. Moi, j'en ai versé des torrents, et de bien sincères. J'ai entendu dire que, chez les âmes sensibles, les vraies joies, comme les vrais chagrins se tradui­saient toujours par des larmes. C'est mon cas, comme vous voyez. » - « J'éprouve, un plaisir infini et étrange quand je reçois, de vous, ces nou­velles du jour même, et sans penser que vous tracez ces lignes de très loin, je crois, en les touchant, sentir palpiter quelque chose qui sort de vos mains ! - Quant à la proposition monstrueuse de cesser de correspondre avec vous, je n'y réponds même pas. Autant me proposer, pendant que vous y êtes, de me passer désormais du pain quotidien. - J'ai eu, ces jours derniers, de grands moments de tristesse; et il m'a fallu bien relire vos chères lettres pour m'assurer de votre affection, et continuer à avoir confiance et espoir. - Toutes ces désillusions, je les supporte ; mais vous savez que la seule qui m'atteindrait au cour mortellement, serait celle qui me viendrait de vous. Je prie Dieu de me l'épargner. »

« Je suis accablé de vos bontés, et je ne sais que vous dire qui vous donne une idée du transport de joie que me cause la vue de l'enveloppe bleue qui m'apporte de vos nouvelles, et la preuve palpable que je ne suis pas oublié. J'ai eu hier, en recevant votre dernière lettre, une crise de reconnais­sance, je ne puis l'appeler autrement. Non, je ne vous oublie pas ; je cherche, au contraire, dans votre souvenir, de la force et du courage. Mais je crois pouvoir me passer de protestations qui ne sauraient que se répéter avec monotonie. Vos dernières lettres, reçues presque en même temps, sont admirables. Elles ont touché et fait vibrer les meilleures cordes de mon âme. Je les ai lues et relues. Elles me faisaient le même effet, qu'à vous, la vue de la belle dame que vous savez. Je les trouvais, chaque fois, plus rares et plus précieuses. » - « Vos bonnes paroles m'ont apporté de la consolation dans cette solitude bruyante, où je me trouve, par moments, horriblement déprimé, dans cette immensité inconnue. » - « Vos bonnes paroles, qui ont le pouvoir de réjouir mon coeur, et de le faire jaillir; ont complété ma guérison. » - « Votre chère lettre achève cette guérison d'une crise de désespérance jusqu'ici jamais ressentie dans de telles proportions. Je suis sûr que l'idée de m'être mis enfin en règle avec vous par ma der­nière épître a contribué, pour une grande partie, à cet heureux résultat. Les effroyables brouillards, dissipés depuis quelques jours, ont emporté, bien loin, je l'espère, ma tristesse !... «  - « Ne me laissez pas longtemps sans réponse. Vos paroles me feront, comme toujours, le magique effet que vous connaissez. Et peut-être, quand elles arriveront, aurai-je encore besoin de quelque chose qui me réjouisse, et achève de me guérir. » - « Pourquoi vous parler de choses tristes, à vous qui m'envoyez des lettres si pleines de lumière? Les deux dernières m'ont tenu sous leur charme, durant toute cette semaine, et fait oublier mes petites misères. Oui, quelle joie de se revoir ! Et surtout, dans ce pays de soleil. Je me trouve si seul dans cette ville obscure !... » - « Au milieu de ce froid, et de toutes ces privations, je vous prie de ne pas me laisser encore souffrir de ce côté. Au contraire, ne me ménagez pas les bonnes paroles. Je puis tout supporter, vous le savez, sauf d'en être privé. Et cette idée suffit à me plonger dans le plus mortel des découragements. »

- « Je viens enfin de recevoir votre chère lettre, qui m'a fait frissonner. Que d'émotions j'ai ressenties en lisant vos belles pages, et comme aujourd'hui, plus que jamais, je voudrais être dans la solitude et dans la paix, pour vous répondre dignement ! Tout m'intéresse en elles, tout me plaît et tout me flatte. J'interroge, je questionne la Providence pour qu'elle me dise qui je suis, ce que j'ai fait pour être ainsi distingué par vous. Et mon coeur mur­mure avec orgueil, mais avec reconnaissance : Tu es un élu ! »

Notez, je m'empresse de l'ajouter, que cette reconnaissance ne s'adresse qu'à des bienfaits purement moraux. Car Celui qui ne se lasse pas de varier l'expression de sa gratitude avec une si persuasive éloquence, celui-là est très fier, très ombrageux ; et si l'on souhaite de lui rendre un service matériel, il y faut prendre de grands soins, s'aviser d'ingénieux détours, afin, d'y parvenir sans l'offenser et avec délicatesse.

 

°+°

 

Maintenant, quelques fragments qui attestent de son goût pour mon ouvre. Il n'est pas un intellectuel; il est un cordial. Sa compréhension, pour venir du cour, si elle est moins subtile, n'en est que plus passionnée :

« Dites donc un peu si vous travaillez. Il n'y a que cela de vrai en somme. » - « Je viens de lire votre article; des larmes émues m'ont jailli des yeux. Et il y en aura de plus précieuses que les miennes. » - « Je sors ébloui de la lecture de votre article, qui ne m'a pas seulement fait sourire, mais a pro­fondément ému toutes les fibres de mon sentiment et de ma pensée et prouvé que, dans mon oil, il y avait aussi de la lumière. Je sens que ce verbe irrésistible trouvera des échos. » - « J'ai lu et relu votre belle étude sur Boeklin. Elle donne un grand désir de s'initier à l'ouvre de ce peintre, et vous a fourni l'occasion de faire beaucoup d'attristantes et philosophi­ques réflexions sur la méconnaissance. Tout cela est documenté et profond, dans un style ailé et spirituel. Le passage sur l'Enfant gâté des Nations m'a délicieusement amusé. » - « J'achève l'attachante lecture de votre brillant commentaire d'Hello. On en sort désireux d'approfondir toute l'oeuvre du penseur méconnu qui poussa ces cris désolés. On en sort aussi en aimant davantage le commentateur filial, désintéressé et désireux d'admirer qui, ne fût-ce qu'à ce titre, (et il y en a tant d'autres !) mériterait lui-même la gloire ! » - « Je trouve, à mon retour, ce beau et lapidaire livre qui m'en­chante, et dont le chemin, grand ouvert déjà, est semé de palmes ! » - « Je ne veux pas vous rendre ces épreuves sans vous dire tout le bonheur qu'elles m'ont procuré dans ma solitude de ce dimanche. J'y ai retrouvé de vieilles connaissances, et ne les en ai que mieux aimées, avec cette lucidité que donne la maladie. Mais cela a été de l'enchantement, à la fois sérieux et hilare, quand je suis arrivé à Saint-Frusquin, tout simplement merveil­leux, irrésistible, sûr de durer. Ce chapitre sera connu, et reconnu comme un avertissement littéraire, destiné à mettre l'humanité en garde; tout en la réjouissant. »

«  J'ai passé l'après-midi à lire et à relire ces beaux, lumineux et tragiques sonnets. Dans le mélancolique beau temps automnal, j'ai dit adieu à Versailles, et j'ai revécu, dans les jeux d'eaux retombant en fusées de muguets, toute la grâce et toute la force de vos nobles vers, toute la justesse de leurs impressions impérissables. J'ai eu l'intuitive assurance que, dans  un avenir lointain, quand tous ces marbres finiront de s'effriter, quand tous ces bassins taris, ces parterres fanés ne seront plus, c'est dans vos Perles Rouges que les penseurs curieux et les rêveurs sensibles rechercheront ce qu'était Versailles. »

Mais tout cela n'est que la trame légère et forte d'une étoffe qui doit offrir de plus nobles rinceaux. Ils s'amplifient dans les suivantes sub­divisions. Voici le Zéle, verbe ailé et brûlant qui semble s'envoler tel qu'un ardent Phénix, ressuscité de ses cendres. Le Zèle, terme pareil à une langue de feu qui se pose, pour l'illuminer et le dévorer, sur ce front dont il est l'étiquette sublime. Au reste, chacun des mots qu'il me faut maintenant tracer au-dessus de chacun des groupes de frag­ments dans lesquels se partage cette correspondance, apparaît comme un des traits mêmes de ce caractère, comme un lambeau de ce coeur. Ces mots, ils pourraient s'écrire encore : Foi en moi, dévouement, élan.

« La solitude ne me paraît pas encore par trop triste. Je veille, et surveille tout. Je me donne comme tâche de faire, chaque jour, quelque chose d'utile et conforme à vos instructions. » - « J'ai bien stimulé tout le monde. A la fin de la semaine vous aurez les grappes de glycines, avec leurs feuilles (un bronze que j'avais commandé). Et demain, vous me retrouverez, moi, avec des grappes de dévouement, et des rameaux d'affection. » - « Toutes ces sorties et ces rentrées ne me sont agréables, vous le savez, que parce qu'il est question de vous, et que je crois vous servir. » - « J'ai parlé de vous avec toute la chaleur communicative et enlevante que vous pouvez ima­giner ; de vos bontés cachées, qui leur étaient inconnues. » - « X... choi­sirait mal sa place pour déposer ses oeufs de maléfice. Il trouverait à qui parler. Votre cause est sainte. Ne craignez rien de ces pestes. Vous en aurez raison. » - « Rencontré, hier, l'affreux Z... dont la bêtise malveillante m'a écoeuré à la fin, et qui a entendu de ma bouche apocalyptique des vérités éternelles ! - Et c'est comme ça ! - Aucun être humain ne m'a jamais vu dans un pareil état de fureur. Recevez-en la réaction, faite des douceurs que vous méritez seul. » - « Que ne puis-je être là pour communiquer aux autres la sainte et belle flamme dont je me sens brûler pour tout ce qui vous touche, vous et votre oeuvre !... » - « Pourquoi me tenir rigueur de la souffrance que j'éprouve, mal traduite, j'en conviens, quand je vois que tout n'est pas à l'unisson de votre mérite? » - « Recevez toutes les assurances du seul moi qui vaille et qui compte ; de celui qui vous est dévoué à la vie et à la mort. » - « J'ai pris un refroidissement, qui a failli tourner au tragique. Je vous en parle parce que tout danger est passé. La Providence me conserve pour vous assister dans vos travaux. »

« Maintenant je ne puis plus supporter l'absence. Je vous attends, les bras en croix et le coeur en joie, plein de douceurs amassées, durant ces jours où j'ai failli quitter la vie, et qui m'ont fait voir combien elle est courte pour la passer auprès de vous ! »

Voici maintenant de nobles protestations qui résonnent avec plus de force, plus de vibration, plus d'étendue.

« Comment faire, que dire pour vous faire comprendre le cruel déchire­ment que me cause, bien que prévue, la terrible réalité de ce départ? Je suis anéanti. Je me sens comme un automate. Cependant je ne veux pas atten­dre davantage pour vous assurer qu'au milieu de ce trouble, de ces doutes pour l'avenir; au milieu de cette solitude, après m'être vu en si précieuse compagnie, ce qui se détache de clair et de palpable c'est mon attachement pour vous, ma reconnaissance pour vos innombrables bienfaits, que je me plais à énumérer, puisque ce sont autant d'occasions que j'ai de vous bénir. «  A la veille d'arriver, je veux me recueillir, et penser aux meilleurs moyens de conquérir ce que je souhaite. J'examine toutes les difficultés, et les façons de les vaincre, avec l'expérience acquise au contact de la vie et sous votre direction inestimable.

C'est à tout cela que je pense, bien souvent, la nuit, quand étouffant de chaleur, je quitte ma cabine pour chercher de la fraîcheur sur le pont, où je m'oublie quelquefois jusqu'à trois heures du matin, regardant le sillage phosphorescent que laisse le navire, et contemplant la Croix du Sud qui me rappelle les parages où nous sommes et remplace la Grande Ourse, laissée depuis longtemps derrière nous.

« Mais c'est à vous surtout que je pense, cher ami, qui avez été, pour moi, la bonté même. Je vous évoque et je parle tout haut avec vous. Alors, comme pour me répondre, je crois voir surgir, des eaux enflammées, votre figure lumineuse.

« Alors, comme un crescendo d'espérance s'empare de moi ; une voix secrète me dit que je réussirai pour que vous puissiez continuer à m'accor­der l'honneur sans pris de votre amitié, et que je puisse atteindre la seule récompense qui en soit une pour moi, et pour laquelle je me sente le goût de lutter : vous revoir ! »

- « Je veux tout de suite vous dire tout le bonheur que votre lettre m'ap­porte, la confiance qu'elle me donne, la foi que je retrouve, l'enthousiasme enfin, ce flux divin, que je sens de nouveau circuler à flots. » - « Vous le savez, il n'y a au mondé que vous et que votre oeuvre qui vraiment m'in­téressent et m'importent. » - « Quoi qu'il arrive, mes sentiments pour vous, qui sont faits de dévouement, de respect et de reconnaissance, sont à tout jamais immuables. » - « Par suite du retard postal de cette saison, votre lettre de la Saint-Sylvestre ne me parvient que ce matin. Songez à tous les griefs que je vous faisais de me laisser sans nouvelles, le premier janvier. Et pour­tant, j'aurais presque mieux aimé cela que recevoir, de vous, cette plainte attristée et injuste, que m'a fait bien du mal. Nous connaissons l'indifférence systématique de votre entourage qui, dés votre enfance, vous a fait souffrir, vous que ne demandiez que de la compréhension et de la tendresse. Mais l'avenir bénira vos privations qui ont été la source de votre rêve et l'ali­ment de votre pensée, faits d'amour refoulé, et de sensibilité incomprise. Écrivez-moi donc, que vous êtes remis, que vous voyez clair, et que main­tenant, nous nous acheminons à grands pas vers la fin des doutes.

« Secouez donc, et faites s'envoler, avec l'année qui s'enfuit, toutes ces mauvaises idées que vous n'avez plus le droit d'avoir; et entrez tout droit, avec votre noble tête relevée et joyeuse, dans cette nouvelle année qui vous tend des mains pleines de belles et de réalisables promesses.

« Vous avez raison de compter sur moi ; mon modeste orgueil ne connaît plus de bornes, quand vous voulez bien me faire croire que je suis pour quelque chose dans l'éclosion d'un esprit comme le vôtre, et d'un caractère comme il ne s'en rencontre pas beaucoup dans l'humanité. - Votre lettre de ce matin m'a profondément attristé. Vous avez le plus grand tort de vous laisser aller à ces découragements aussi arbitraires qu'injustes. Vous savez pourtant que nous sommes tombés cent fois d'accord sur l'aspect différent que doivent revêtir pour vous la notoriété et la gloire. Elles n'en seront pas pour cela moins réelles.

« Ce que compte, c'est une belle ouvre solide et durable, et la vôtre est déjà noblement pourvue. Quand on est tout près, on juge mal. C'est pour­quoi vous parlez ainsi. Nulle part cette vérité n'apparaît avec autant d'éclat que sur cette terre d'Italie. - Qui se souvient maintenant (et en quoi cela a-t-il empêché l'éclosion géniale de ces grands artistes ?) des petitesses de toutes sortes, et des personnelles inimitiés auxquelles, tout comme mainte­nant, ils étaient en proie? Benvenuto Cellini fondant son immortel Persée, embelli encore de la légende des meubles jetés dans la fournaise, pour l'alimenter, et de l'argenterie précipitée dans la fonte pour la      faire couler avec plus de richesse, en présence de l'artiste anxieux, fébrile, prêt lui-même à s'élancer dans la fournaise si le moule éclatait, pour ne pas assister à la joie de ses ennemis impatients de sa défaite.

« Eh bien, votre Persée, à vous, est moulé, fondu et ciselé; et les petitesses, les mesquineries, les injustices et les haines, de tout temps compagnes insé­parables des grandes ouvres, symboliseront sa tête de Méduse. Et les filons d'or que la postérité y trouvera, ce sera vos belles années de jeunesse, consacrées à l'étude et au travail ; ce sera bien des droits que vous avez sacri­fiés ; ce sera des amours que vous n'aurez pas eues ; tout cela lancé aussi dans la fournaise de la vie, pour alimenter votre enthousiasme et faire avancer votre labeur.

« Et ce nouveau Persée littéraire fera la joie, l'enseignement, le ravisse­ment des générations pensives. - Voilà ce qui est important, voilà ce qui compte, voilà ce qu'il faut se dire. -Et, tout cela, je le vois, en ce moment, devant mes yeux ravis, comme dans un tableau lumineux. »

« Je dois vous dire que les moments où vous vous découragez, malgré votre sceau d'élu, ces moments-là sont criminels ! - C'est à cette distance et dans le recueillement qu'entraîne le repos que je me reporte avec ravissement vers ces instants radieux où, rien que parce qu'il vous a plu de livrer une partie de vous-même, vous avez été reconnu et applaudi par tout ce qui compte. - Et ce n'est que le commencement !­

«Tout ce qu'il y a de bon en moi se révolte à l'idée de ne pas être auprès de vous en ce moment. Laissez-moi donc le droit qui me revient et dont j'ai la conscience de ne pas avoir démérité, de partager avec vous les joies et les inquiétudes de cette publication nouvelle.

« Je veux être plus que jamais le desservant fidèle de ces Autels privilégiés.

C'est à leur pied que je ferai mon abjuration complète et sincère. Où trou­verai-je mieux que là une excuse généreuse pour des erreurs, passagères heureusement, où nous plonge parfois notre humanité faible et prompte? »

« Après votre départ, accablé par tant d'émotions, excessives pour un convalescent, je me suis endormi, et j'ai fait un rassurant, un symbolique rêve duquel je sors avec confiance et espoir ; avec la certitude, aussi, que nul assaut ne pourra rien désormais contre le beau et saint monument de notre amitié. La grande et bienfaisante paix que votre présence a laissée dans mon esprit troublé et dans mon coeur mortifié m'en sont le meilleur garant. Merci ! - J'achevais une nuit de repos ; et, dans mon rêve, je me suis vu en votre présence, vous assurant de mon fidèle dévouement et de mon admiration affectueuse, en termes émouvants et intraduisibles. Et ce fut pour moi un bonheur de plus, de constater, au réveil, que le songe lui­ même vient commenter mes réels sentiments pour vous, très cher et grand cour ! » - « Ah ! que votre lettre, reçue dans l'inquiétude et l'anxiété, m'a fait de plaisir et de bien ! Je ne veux pas attendre pour vous répondre et vous remercier. Tous ces mots, émanant de personnes belles et prestigieuses, ces mots où mon pauvre nom, qui n'est riche que de votre divine amitié, se trouve associé au votre, me touchent et me ravissent. Je pense à vous à tout instant, avec émotion, et attendrissement, devant tous ces chefs-d'oeuvre de vos pairs. Je souffre de ne pas les admirer avec vous. De quel droit suis-je au soleil, taudis que vous êtes dans la brume? Dégrévez-moi de ce remords, et dites-vous, qu'au soleil ou dans la brume, je demeure toujours enthousiaste et ailé, quand il s'agit de votre personne et de votre oeuvre. »

« Dimanche des Rameaux. - Je vous envoie cette branche d'olivier, reçue dans l'Église de la Victoire, après la, messe entendue religieusement aux côtés de la Marquise, votre amie. Je l'ai accompagnée ensuite chez Madame Serao, qui vous connaît et vous apprécie, et qui m'en a donné de délicates preuves. Ce pieux, pacifique et victorieux rameau, recevez-le avec tous les augures et tous les symboles qu'il comporte. » - « Vendredi saint. - Je sors de la cathédrale, où je me suis recueilli, et où j'ai prié de toute mon âme, de toute ma ferveur. Je me trouve mieux, et sens de nouveau l'espoir renaître. Faites de même, et remettons-nous entre des mains qui ne peuvent pas nous abandonner. » - « Je tiens à vous dire que je suis tout avec vous, malgré l'apparence rébarbative qui, j'espère, ne vous trompe plus, et qui provient de la double souffrance que j'éprouve à vous voir dans l'inquié­tude, vous que je voudrais tant savoir heureux ! Des heures de paix, et de bonheur, même, se préparent pour nous. Agissons de concert et tout se réalisera. J'en ai eu le pressentiment, et comme la promesse, au crépuscule de ce bel après-midi, où l'on entendait déjà le chant des oiseaux et le gron­dement des sèves, devant cette noble demeure si bien faite pour vous, et dont le style, à la fois simple et orné, droit et noble, délicat et pur, doit repré­senter à l'avenir votre image vraie ! »

« Me voilà fort embarrassé pour trouver des mots expressifs et dignes de formuler ce que j'éprouve depuis que vous m'avez honoré au point de pro­clamer qu'ils étaient toujours justes et chaleureux. Si vous connaissez mes regrettables moments de soi-disant révolte, que je déplore, vous ne doutez pas, non plus, du sincère repentir qui les suit. Cette fois, il est aggravé de l'idée de notre séparation, et personne plus que moi n'a le droit de parler de la secrète affinité de nos esprits, et de nos destinées. Vous éloigner en me laissant pareil malaise, serait un châtiment plus grand que la faute.

« Ce matin même, j'allais vous dire tout cela quand notre rencontre a eu lieu; votre attitude a arrêté mon élan. Je voulais vous dire aussi que, si vous le vouliez, j'étais prêt à vous accompagner dans ce voyage. Vous vous rendez dans une maison, où l'on vous souhaite, sans vous comprendre, je crains, suffisamment. J'aurais été heureux d'employer à vous y faire mieux apprécier, ce que je peux avoir d'éloquence persuasive et, cela même non sans égoïsme, car ce sont les seules minutes où mon bonheur va jusqu'à l'enivrement. » - « Du fond de ma souffrance, j'offrais à Dieu de tout mon cour ce qui en pouvait servir à éloigner de vous quoi que ce soit de dangereux ou de pénible. Votre silence s'ajoutait à ma peine, ce silence qui me venait du seul point de l'univers d'où je pouvais, d'où je devais attendre la consolation de ces mots affectueux et attendris qui sont comme les friandises de la douleur.

« Vous savez que je serai toujours là où je pourrai vous être utile. Car il y a, pour moi, une chose qui domine tout : mon profond et unique attache­ment pour vous. Jamais je ne l'ai mieux compris qu'en ces cruelles heures où j'ai revécu ma vie ; cette vie dans laquelle toutes mes joies ont été vos moments heureux, comme toutes mes peines ont été vos soucis. »

A présent, avant de tirer le bouquet, de ce feu d'artifice sentimental, laissons-en s'élancer comme d'affectueuses gerbes, comme d'amicales fusées, maintes jolies formules de fin de lettre.

Leur variété est extraordinaire. Elles ne se répètent pas une fois. Elles se colorent de la nuance de l'instant, par un adjectif approprié, qui se met à l'unisson du temps qu'il fait, de ce dont on souffre ou dont on sourit.

C'est l'hiver, il assure gentiment de ses « réchauffantes » pensées. La lettre d'après, il assure de pensées « graves », sans doute, parce qu'on eut froid au coeur. Puis comme, probablement, les frimas sont partis, avec les tristesses, il assure allègrement de ses pensées « réjouies ».

Il frissonne, il aime, il bénit, comme d'autres prieraient d'agréer une salutation distinguée. Il a « de la joie au coeur » pour un projet de voyage, et des « larmes aux yeux » pour une espérance de retour. Les mots cordial, fidèle et immuable reparaissent indéfiniment dans ses locutions, qui ressemblent à des libations sur les autels des dieux du serment ou sur des tombes toujours fleuries. Et ces mots démonétisés reprennent de leur lustre, et de leur sens au contact de sa main loyale. Et quand il prononce le mot effusion, on croit voir se répandre, au ­devant de soi, de l'encens et des aromates. Il vous souhaite l'envol de vos soucis, et, pour vous y encourager, il prend à témoin les forces obscures, les pouvoirs secrets, et s'exprime sur un ton sibyllin, qui vous épouvante et vous rassérène.

Il vous cite des noms d'amis dont il avoue que vous êtes estimé ; mais ce n'est que pour mieux faire ressortir la supériorité de sa propre interprétation de vos rehauts et de vos mérites. Si vous contribuez à lui rendre la santé, il va vous faire profiter de vos bons offices envers sa personne :

« A bientôt; les forces acquises seront, avant tout, consacrées à la défense de vos intérêts et de votre cause.

« Ce qui est important, c'est de vous servir, et je suis prêt. »

Et il signe de ce mot servus, qui devient touchant quand celui qui le porte l'inscrit lui-même volontairement sur son front indomptable et fier. Car, alors, il rappelle l'émouvant dienen, que murmure l'altière Kundry serviable et illuminée.

Mais, pour varier avec celle d'une pluie de notes, notre première comparaison à des retombées d'étincelles, voici, jeux forts et jeux doux, les registres de ces claviers, effleurés du doigt de l'absence.

« Il y a si lon