| ROBERT
DE MONTESQUIOU
DOUZE STATIONS D'AMITIE |
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VIII CHAPITRE HUITIEME DÉDICACES ET POÉSIES Voici, dans leur ordre, les dédicaces inscrites, par
moi, pour mon ami, en tête de chacun de mes ouvrages : LES CHAUVES-SOURIS A Don Gabriel de Yturri, en affectueux témoignage,
et reconnaissant remerciement du zèle intelligent et sensible dont il
a secondé cette vétilleuse mise en oeuvre. LE CHEF DES ODEURS SUAVES « Amy est un nom bien désiré, homme qui ne se trouve
guère, refuge de nécessité, possession trouvée en grande peine, le cabinet
des secrets, repos assuré et félicité bien aimée. » LE CONSEIL DES SEPT SAGES. A Don Gabriel. SON AMI. Autre, du même ouvrage : A Gabriel de Yturri, titulaire du poème CLXIV (et du
CIX au nom de sa mère) par quoi je lui témoigne de mon gré, pour son attachement
à ma personne, et Son dévouement à mon oeuvre. +°+ LE PARCOURS DU RÊVE AU SOUVENIR « Il n'y a rien de plus singulier dans l'histoire que
les rencontres. Rien n'est plus important et rien n'est plus accidentel,
plus involontaire, plus imprévu. Deux hommes peuvent être perdus ou sauvés
pour s'étre rencontrés à temps ou à contre-temps. Il y a des hommes qui
sont l'un pour l'autre une planche de salut ou une pierre d'achoppement.
Il y a des hommes dont les noms sont unis quelque part et dont l'union
visible sur la terre constitue le commencement, ou le centre, ou la flin
de leur destinée. Or, le doigt de Dieu est d'autant plus visible dans
la rencontre des inconnus que l'homme n'y peut mettre aucune préméditation.
Il y a peut-être tel individu qui me sera d'un grand secours dans l'ordre
de la pensée ou dans l'ordre de l'action. il m'aidera, il me complètera,
il me soutiendra, il me conseillera, il m'instruira. » ERNEST HELLO. A mon cher Rencontré, Gabriel de Yturri, en la douzième
année de notre bienheureuse rencontre. +°+ LES HORTENSIAS BLEUS A Don Gabriel de Yturri, en témoignage et en mémoire
d'un rare et indissoluble pacte pour le bel et pour le bien (1). +°+ ROSEAUX PENSANTS (2) « Colibri, comme Ithuriel Appartient à Ia zone bleue ; L'Ange est de la Cité du ciel. Les oiseaux sont de la banlieue. » VICTOR HUGO. Vu et approuvé. R.M. +°+ FELICITE « Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine, Semez vos dons à mon cher voyageur ! Ne souffrez pas que quelque voix hautaine Sur son front pur appelle la rougeur. Que ma pensée, en tout lieu, le devance, Dieu, que par un ne le nomme étranger ! Aidez son coeur à porter notre absence, Et que parfois le temps lui soit léger ! » DESBORDES-VALMORE. A l'Argentin d'Or. +°+ AUTELS PRIVILÉGIÉS AD ALTARE AMICITIAE Exemplaire de Don Gabriel. +°+ LES PERLES ROUGES
Vous qui fûtes mon frère d'armes Et mon frère de larmes, Vous serez, quelque jour dont j'aperçois le seuil, Mon compagnon d'orgueil. Vous avez partagé les tristesses, les peines, Les traîtrises, les haines ; Donc,
vous partagerez, c'est justice, l'honneur, Travaillons, avançons, croyons, la chose est sûre, Car je sens la morsure De la fatalité se desserrer un peu, Et j'aperçois le bleu ! +°+ LE PAYS DES AROMATES Le parfum des heures claires Est le plus léger : il fuit. Le plein jour est sans mystères, L'odeur n'éclôt qu'en la nuit. Le parfum des heures grises Est comme un lieu noué : Il sort des larmes surprises Dans le jour diminué. Le parfum des heures sombres Est le plus sûr, le plus fort : Il ne meurt qu'au seuil des ombres Pour renaître dans la Mort. +°+ LES PAONS
La plus précieuse des pierres Est la pierre de l'amitié, Car ses chatons sont nos paupières, Et, ses gemmes, notre pitié. Pitié pour nos maux et nos peines Echangés au cours des soupirs ; Pitié pour les misères vaines Qui fout le cours des souvenirs Et, tout autour de cette gemme Tremblante au bord de chaque cil, Une larme, jamais la même, Comme une perle au bout d'un fil. +°+ LES PRIÈRES DE TOUS PRIÈRE DE L'AMI Seigneur, parmi le calme, ou l'émoi de la vie, Si vous m'avez donné le véritable ami, De plus rien je n'ai cure, et de plus rien envie, Dans la sécurité, mon coeur s'est endormi. Communiquer sa peine et partager sa joie, Rien ne console ainsi, ne réconforte mieux ; Quand, sous le deuil trop grand, notre humanité ploie, Pour pleurer il est doux d'avoir plus de deux yeux. Sous le malheur de glace et le bonheur de flamme, Diminuant
le mal, amplifiant le bien, Pour aimer il est bon de compter plus d'une âme, Et, pour se dévouer, de ne plus compter rien. +°+ PROFESSIONNELLES BEAUTÉS A Gabriel deYTURRI, mon fidèle
et unique, son unique et fidèle. Encore un de conquis sur le temps ! Poursuivons ainsi,
et jusqu'à la fin qui sera, pour nous, le commencement ! (3) +°+ La première fois que j'offre à Yturri la dédicace d'une
poésie, il choisit, d'instinct, la plus douloureuse de celles qui composent
l'ouvrage. C'est dans Le Chef des Odeurs Suaves, la pièce CLXIV Ne portez pas de fleurs aux
malades aigris, De ceux qui savent bien qu'ils
ne seront guéris Que par le noir mystère ; Parce que les dessous ne leur
sont plus cachés, Qu'ils savent que demain leurs
os seront cherchés Par la racine onglée, et qui
fouille la terre. Ne portez pas de fleurs à ceux
qui vont mourir Parce qu'ils savent bien que
leur chair va nourrir Le bulbe de la plante ; Ne portez pas de fleurs à ceux
qui vont passer Parce qu'ils savent bien que
la fleur va pousser Sur leur destruction si rapide
et si lente ! Ne portez pas de fleurs...
les fleurs sont pour demain ! Soyez là seulement pour tendre
votre main Que vos regards secondent ; Mais quand viendra la Mort.
alors faites entrer Les plus frais coloris que
puisse concentrer Le terrain douloureux que d'autres
morts fécondent ! L'homme qui porte inscrit, pour devise, au-dessus de
son front, ce mot d'lturus, lequel va trop tôt s'achever en moriturus,
doit subir l'attirance de la Mort. Il le témoigne en faisant choix de
tels vers, lorsque je lui offre de sceller notre amitié en lui dédiant
un poème. Si je dédie à sa mère, dans le même volume, les petites
strophes réunies sous le numéro CIX, c'est parce qu'elles varient des
fragments de lettres adressées par elle à son fils chéri. Dans Le Parcours du Rêve au Souvenir, quand je consacre
à mon ami les strophes intitulées Transparent, c'est parce qu'elles représentent
l'Ange Gabriel, sous le doux nom oriental de Djebréil, occupé à atténuer
de son aile l'excessive clarté d'un astre. Dans Les Paons, la pièce qui s'orne du nom, lequel,
entre tous, m'est cher, s'intitule Pénitence finale. Elle est composée
sur un dramatique épisode de l'histoire locale qui me fut conté par le
titulaire. On peut la retrouver dans mon livre. Mais je demande à citer
intégralement ici la nénie, composée par moi à l'occasion de la mort de
Celle qui fut la mère de mon regretté compagnon. Ce chant funèbre fait
aussi partie du volume Les Paons. FAIRE PART
Victime d'une étrange peine, Cessa de vivre parmi nous De la triste existence humaine Celle qui vécut à genoux. Paix en la tombe de l'éteinte ! Et récitons le chapelet ; Elle fut sage, elle fut sainte, Dieu la paiera comme il lui plait. Ma mission est douloureuse, Vous, son fils, de vous avertir Que dans la terre qui se creuse Elle entre - mais pour en sortir. Victime d'une exquise peine, Cessa de vivre parmi nous De la triste espérance humaine Celle qui rêvait à genoux. Paix en la tombe de l'éteinte ! Le chapelet roule et se meut ; Elle fut douce, elle fut sainte, Dieu la paiera comme il le peut. Pardon de vous causer ces larmes ; L'absente le voulut ainsi Vous, la raison de ses alarmes. Portez la fleur de son souci. Victime d'une ardente peine, Cessa de brûler parmi nous De notre triste flamme humaine Celle qui priait à genoux. Paix en la tombe de l'éteinte Qui n'eut que l'ombre pour tout bien ; Elle fut pauvre, elle fut sainte, Dieu la paiera comme il convient. La tendre mère bien aimée N'est plus du nombre des vivants, Mais de ceux qui, sous la ramée Des astres d'or, sont plus savants. Victime d'une obscure peine, Cessa de craindre parmi nous De la triste terreur humaine Celle qui tremblait à genoux. Paix en la tombe de l'éteinte Qui ressuscite dans l'air bleu ; Elle fut pure, elle fut sainte, Dieu la paiera comme il le veut. Après une lente agonie, Vers les trois heures du matin, Elle rend son âme bénie, En regardant vers le lointain. Victime d'une amère peine, Cessa de souffrir parmi nous De notre triste angoisse humaine Celle qui pleurait à genoux. Paix en la tombe de l'éteinte ! Son mal fut sombre - il est passé. Elle l'ut bonne, elle fut sainte, Dieu la paiera comme il le sait. Elle s'absente de nous autres Pour toujours - mais non pour jamais. Résignons-nous : ses maux sont nôtres ; Résignez-vous, toi qui l'aimais ! Victime d'une horrible peine Cessa de saigner parmi nous De la triste misère humaine Celle qui mourut à genoux. Paix en la tombe de l'éteinte ! Le chapelet tourne à mon doigt Elle fut tendre, elle fut sainte, Dieu la paiera comme il le doit. Reçoivent nos condoléances Ceux qui survivent au malheur ; Le Ciel leur doit ses allégeances, Nous leur devons tout notre pleur. Victime d'une affreuse peine, Cessa de lutter parmi nous De la triste bataille humaine Celle que l'on veille à genoux. Paix en la tombe de l'éteinte, Dont le chagrin fut sans défaut ; Elle était belle, elle fut sainte, Dieu la paiera comme il le faut. +°+ Je veux maintenant conter une bien touchante histoire
désormais, pour moi, liée au souvenir de cette poésie. Certes, cette histoire
est trop élogieuse pour mon art ; mais elle est si émouvante qu'on m'excusera
de la citer. Donc, il y a quelques mois, j'ai reçu la lettre suivante : « Cher Comte, « J'ai la douleur de vous faire part de la mort de
ma chère femme, que vous n'avez point connue, mais qui avait un beau talent
littéraire, plein d'avenir, et qui fut une admiratrice de votre grand
art poétique. C'est surtout pour cela que je vous écris. Celle que je
pleurerai toujours était digne de l'offrande que vous fîtes, un jour,
à une morte, en un poème que nous avons toujours considéré comme un de
vos chefs-d'oeuvre, et dont les vers étaient souvent redits par nous ;
vers qui me reviennent, avec quelle tristesse en ce moment ! Elle était belle, elle fut
sainte, Dieu la paiera comme il le
doit !... « Pardonnez-moi, j'éprouvais le besoin de vous
dire qu'une de vos admiratrices n'était plus. « Gardez, je vous prie, son souvenir, et celui
de votre affligé « HENRI CARUCHET. » J'ai répondu : Cher Monsieur, Votre lettre m'a causé une très noble et très vive
émotion. Je ne vous dirai pas (vous ne le croiriez pas) que la douloureuse
nouvelle dont elle se fait la messagère, en soit la seule déterminante
: je vous connais peu, et je ne connaissais pas celle dont vous pleurez
la perte. Vos lignes m'offraient donc, tout d'abord, une occasion de plus
d'assister à une misère humaine, plus poignante d'être celle d'un aimable
artiste, rencontré en des circonstances exceptionnelles. Mais « les fils mystérieux où nos coeurs sont
liés » apparaissent plus clairement en ce qui va suivre. Imaginez que les vers cités par vous font partie d'une
pièce composée pour la mort d'une dame qui était la mère de mon meilleur
ami. Et cet ami, j'ai eu moi-même l'inconsolable douleur de le perdre,
en juillet dernier, après vingt ans d'affection mutuelle, toute dévouée
et toute généreuse. C'est vous dire combien cette concordance m'a frappé.
Il n'y a pas de hasard. Et Celui qui rapproche et unit, dans la communion
du deuil, des coeurs éloignés est si près de s'appeler la providence,
que ce pourrait bien être Elle tout simplement. Bien à vous d'affliction partagée et sincèrement compatissante. +°+ J'ai dit que Les Hortensias Bleus étaient dédiés à
Gabriel de Ylurri, et en quels termes. Quand je me résolus, l'an dernier,
à préparer une réimpression de mes poèmes, je composai, pour remplacer
cette dédicace, un sonnet que je lus à mon ami, peu de mois avant sa mort. Il n'était alors que très affaibli par un mauvais hiver.
Mais la complication qui l'emporta n'avait pas fait son apparition encore.
Il écouta ces vers et me serra la main avec émotion, silencieusement.
Ils ont été publiés depuis sous ce titre : NOUVELLE DÉDICACE DES HORTENSIAS BLEUS A LA MEMOIRE D'UN AMI DÉFUNT Mes sentiments pour Vous sont fiers d'être éternels; Ils ont assez duré pour avoir fait leur preuve, Sérieux dans la joie et sereins sous l'épreuve, Et sans jamais mentir aux pactes fraternels. Chacun de nous eut droit à sa verte couronne La mienne, je l'espère, et l'attends sans émoi ; La vôtre, si, d'avance, ici, je vous la donne, Recevez-la sans trouble, en la tenant de moi. Un honneur me viendra d'avoir aimé sans feinte Ce qui n'inspire encore, à d'autres, que la crainte De célébrer trop tôt ce que nul n'a vanté. Vous m'aurez assisté dans mes luttes sans nombre. Aussi, de mon destin, quand s'éclaircira l'ombre, Que vous soit faite, ici, votre part de clarté ! C'est aussi à la mémoire de Gabriel de Yturri que je
veux dédier les pièces suivantes au dessus desquelles a plané de son souvenir. I Des oiseaux, écoutant des hommes soupirer, Roucoulaient : « Nos amours ne nous font pas pleurer... » - Les colombes, oiseaux, ne savent pas leurrer. Des arbres, regardant des humains se flétrir, Murmuraient : « Nos hivers ne nous font pas mourir... » - De célestes printemps nous feront refleurir. Des tigres, contemplant l'homme aux combats vermeils,
Criaient : « Nos cruautés épargnent nos pareils... » - Les tigres ne font pas d'ingrats, sous les soleils. Des rochers, s'étonnant des frères sans pitié, Songeaient : « Nous évitons pareille inimitié... »
- Les rochers, de nos maux, ignorent la moitié. Des flots, qui reflétaient des visages humains, Pleuraient: «Nous sommes clairs, et nous lavons leurs
mains... » - L'homme dit : « Nous aurons de plus purs lendemains
! » Des cygnes qui nageaient près de traitres hideux Chantaient: « Nous sommes blancs, et nous vivons près
d'eux ...» - L'homme dit: « Nous deviendrons anges, deux à deux. » Des roses exultaient d'aromes doux et forts ; Des hommes exhalaient de sublimes accords. La fleur dit : « Nos parfums survivent à nos morts... » L'homme dit : « Nos esprits survivent à
nos corps ! » II
Nos coeurs sont grains d'encens, nos corps, encensoirs
frêles, Et nous nous consumons sur des autels élus ; Notre existence brûle en ces spirales grêles Dont les anneaux bleuis ne nous reviendront plus. Nos ardeurs sont foyers et notre amour est braise;
Nos âmes sont arome et, notre esprit, clarté ; Un seul point lumineux à la rougeur de fraise Parfume, en l'éclairant, toute l'obscurité. Notre éclat se mesure aux tourments de la Vie, La vieillesse est de cendre et, le deuil, de charbon
; Mais la mort de la flamme est de réveil suivie, Si l'esprit fut lucide, et si le coeur fut bon. III MON COUR Mon Coeur est un Lieu sûr, tutélaire et profond; Pas un seul souvenir ne s'y fane, ou confond ; J'en ai de plus anciens que ma mémoire même, Car, avant de penser, on sent très bien qu'on aime. Mon Coeur est un Jardin plein de rosiers meurtris.
Comme, éternellement, ils paraissent fleuris, On vient pour respirer leurs parfums qui s'imprègnent... - C'est alors, seulement, qu'on s'aperçoit qu'ils saignent. Mon Coeur est un Calice, où l'effort des douleurs Longuement exprima l'amertume des pleurs ; Et quiconque appuierait sa lèvre à ce ciboire Se sentirait brûler, rien que d'oser y boire. Mon Coeur est un Asile, où ce qui n'a plus rien Rencontre une richesse ; où retrouvent leur bien Ceux qui l'avaient laissé se déperdre, et répandre... - C'est pour ceux-là surtout qu'il sait se montrer
tendre. Mon Coeur est un Palais superbe et désolé, Où le pas du regret qu'on n'a point consolé S'éloigne lentement en mèlant sur les dalles Le rythme des sanglots, et le bruit des sandales. Mon Coeur est un Parvis, où sont agenouillés, Et, les regards ardents, au bord des yeux mouillés, Dans une face, ensemble, et brûlante, et pâlie, Le bienfait qu'on déçoit, le pardon qu'on oublie. Mon Coeur est un Sommet solitaire, et pareil A ces fidèles monts, qui gardent du soleil, Méme après qu'il a fui, laissant le Ciel sans âme ; Et jusque dans la Mort, il portera ma flamme ! Mon Coeur est un Abime, où le passé voilé, Quand il veut y mirer son regard étoilé, Trouve toujours un peu d'eau limpide et cachée, Afin d'y refléter sa figure penchée... IV J'entendis, dans mon coeur, un bruit de grandes eaux,
Tous les pleurs de l'ennui, ce marais sans oiseaux,
Tous les flots du chagrin, cet océan sans rives Dont éternellement les vagues sont plaintives. Je perçus, dans mon âme, un remous de forêt Qui, du fond du lointain, m'apportait un regret Si fort, si pénétrant, de houles et d'alarmes Qu'il paraissait rouler tout l'orage des larmes. Je sentis, dans mon être, un simoun de désert Qui, du fond de sa flamme, aiguisait un concert D'ardents gémissements, de brûlante souffrance Comme si tout son sable avait soif d'espérance. Et j'ai dit à mon être, à mon rêve, à mes sens : « Vos désirs sont aigus, vos transports sont puissants
; Mais tranquillisez-vous, car, un jour, tout s'apaise
Sous un couvercle blanc qui se pose, et qui pèse. Et j'ai dit à mon coeur, à mon âme, à mon moi : « Calmez votre soupir, apaisez votre émoi, Car, avant beaucoup d'ans, si ce n'est dans une heure,
Vous saurez si quelqu'un qui vous survit, vous pleure ! V
On nie dit: Craignez les dangers Qui, sous les bois, d'ombre frangés, Menacent vos pas étrangers... » - Si l'on me frappe dans la nuit Ce sera vaincre les ennuis Dont m'étreint tout ce qui me nuit ; Car, sous le fer de l'assassin, On ne trouvera dans mon sein Que les tristesses, par essaim, D'un pauvre coeur déjà percé, Percé, repercé, transpercé, Que l'Amour seul aura bercé. On me dit : « Craignez le tombeau Qui, dans le soir, qu'on trouve beau, Peut éteindre votre flambeau... » - Le trépas soit le bienvenu ! Car le destin a mis à nu Tout mon être et son contenu. Et, de ce corps, qui me fut cher, Il ne restera, sous ma chair, Pour un peu d'amour payé cher, Qu'un pauvre coeur déjà percé Percé, repercé, transpercé, Que la Mort seule aura bercé. Venez donc, du fond des forêts, Larrons des bois et des guérets, A mourir vous me trouvez prêt ; Car je n'ai plus que des chagrins Qui ruisselleront grains à grains Comme les perles des écrins. Alors, sous le regard du ciel, Mon coeur de miel, mon coeur de fiel, Roulera vers l'âtre éternel, Ce pauvre coeur déjà percé, Percé, repercé, transpercé, Par tous les pleurs que j'ai versés. Alors Dieu me pardonnera Ce que de mal il trouvera Dans ce coeur qui l'étonnera Par son orgueil, par son malheur, Par son défaut, par sa valeur, Par sa douceur, par sa douleur ; Ce tendre coeur tout entr'ouvert, Ce sombre coeur d'ombre couvert, En lequel tout espoir se perd. Ce pauvre coeur déjà meurtri, Ce coeur fleuri, ce coeur flétri, Que la Mort seule aura guéri. Frappez fort, larrons, frappez dur, Que le coup soit rapide et sûr, Mon coeur est lourd, mon coeur est mûr ! C'est un fruit amer et profond Où tous les bonheurs se défont ; Visez au bord, allez au fond. Vous n'y plongerez pas ainsi Que l'a fait le rude souci Et mon coeur vous dira : merci ! Ce pauvre coeur déjà broyé, Coeur meurtri, mordu, foudroyé, Que la Mort seule aura choyé ! VI
Si
près Du
cyprès, Absent Lointain, Tombeau Grave et beau, Pesez, Apaisez Dans votre inconnu. Et, pour Son séjour Sous un Tertre brun, A cet orgueilleux, dont c'est le défaut, Donnez ce qu'il faut Un peu De ciel bleu, Le pleur D'une fleur, L'ombre que, sur terre, un feuillage fit... Et cela suffit. Plus
rien VII Cette Terre, en laquelle il nous faudra rentrer, Nous appelle parfois du profond de ses lombes ; Elle a de nos amis dans le cieux de ses tombes Et nous devons aller demain les rencontrer. Terre ! lorsqu'au matin, sur tes flancs, je m'allonge, Il me semble sentir palpiter ton flanc vert ; Et lorsque jusqu'au soir ma sieste se prolonge, Je t'entends soupirer dans l'immense concert Des bois, des prés, des eaux, des monts et des vallées Qui, tous, ont embelli les jours de nos défunts Et nous rendent un peu de leurs fois envolées Dans les tons, les clartés, les bruits et les parfums. VIII S'étendre auprès d'un cimetière C'est déjà commencer la Mort ; Et l'on sent un peu de la pierre Peser sur soi, quand on s'endort. C'est ainsi qu'on sera, sans doute, Lorsque les ans auront passé Et qu'on aura fini la route Où tant de nos coeurs s'est laissé. Que la différence est peu grande ! Nous parlons, et l'autre s'est tu. Attendez que la nuit descende, Mon cour bat, le sien a battu. Oh ! que la distance est prochaine Un peu de terre a séparé Ce vivant encore à la chaine, Et ce mort déjà libéré. Rêver auprès de qui sommeille, Songer auprès de qui songea... C'est se sentir, quand on s'éveille, Ressusciter un peu, déjà. C'est ainsi qu'on sera, sans joie. Lorsque les pleurs auront cessé Et qu'on aura quitté la voie Où tant de nos coeurs s'est blessé ! Et, cependant que je médite Quelqu'un dont le genou plia, Comme un bouquet de lazulite Apporte un peu de lobélia. Une fleur est toujours pareille Pour les vivants ou les défunts ; La rose n'est pas moins vermeille, Elle n'a pas moins de parfums. J'aime la touffe de pensées Qui regarde encor l'orphelin, De ses paupières nuancées, Et l'oeil bleu de la fleur de lin. Vous m'offrez déjà cette branche Comme si j'étais trépassé. Attendez, mon jour déjà penche... Et tant de mon coeur s'est laissé ! Et tant de mon coeur s'est blessé ! IX Le crépuscule gris a des paleurs de limbes, Pas le moindre rayon dans le soir n'est errant ; Des nuages épars, aux formes de corymbes, Interceptent un jour, par soi, déjà mourant. D'une cloche qui tinte au fond de la vallée Le son est aussi las que le ciel est obscur ; L'Espérance, de tout, parait s'être envolée ; Il semble que l'on soit enfermé d'un grand mur. Même en levant les yeux, on ne voit pas d'étoile ! Même en baissant les yeux, on ne sent pas d'amour ! Il semble que l'on soit entouré d'un grand voile Et ce doit être ainsi quand c'est le dernier jour. X La grande paix du soir plane sur les coteaux ; Le ciel est rose et bleu, le travailleur laboure; Quelque chose d'ému dans l'heure s'enamoure, Et la fraîcheur de l'air fait vêtir les manteaux. Tout ce qui d'incertain dans nos coeurs se désole, Sur le bord de notre âme approche gravement Pour goûter, de la Nuit dont l'ombre le console, Le premier baiser sombre et le chagrin charmant. Les verts deviennent noirs, les sons deviennent tristes,
Les glas deviennent doux, les deuils deviennent beaux
; Tous les rubis du jour tournent en améthystes, La grande paix du soir descend vers les tombeaux. XI SUB ROSA Répandre
des roses Sur
un tombeau, De
toutes les choses, Rien
n'est plus beau. Répandre
des larmes Rien
n'a plus de charmes Ni
plus d'orgueil Répandre
des plaintes Sur
de chers morts. Moins
de remords. +°+ Vous
semez des roses sans nombre Sur
le tombeau de qui me fuit ; Elles
ont traversé notre ombre Et
refleuriront dans sa nuit. Vous
répandez, sous les grands arbres, Des
roses, sur les blocs épais Leur éclat pénètre les marbres Et
se rallume dans la paix. Vous
déposez des roses fraîches Sur
la dalle au faux air vainqueur... Leur
parfum traverse les brèches Et
se ranime dans un coeur ! XII
Tout le pleur de la nuit pèse sur les fleurs graves
; Elles ont mérité d'être belles ainsi, Pour avoir, aux fraîcheurs des fleurettes suaves, Préféré la vêture auguste du souci. Calices, demeurez lourds de toute la pluie De l'atmosphère, unie à l'orage du coeur ; Et, tandis que le ciel, en souriant, s'essuie, Gardez votre tristesse, et portez ma langueur. Je vous ai placés là, sur la tombe que j'aime, Pour pleurer, avec moi, le deuil de mon ami ; Soyez fidèles, chrysanthèmes, car moi-même Je garde dans mes yeux l'orgueil d'avoir gémi ! XIII Lesquels sont le plus près de connaître les choses, Le secret et le mot, la raison des efforts, La mission des lis, le mystère des roses, Qui donc est le plus près de tout savoir?... Les Morts. Desquels le souvenir est-il le plus intense, L'espoir le plus puissant, les conseils les plus forts?
Desquels, bien que leur voix soit faite de silence,
L'accent est-il celui qui nous berce ?... Des Morts. Auxquels, les plus aimés, parlons-nous de nos peines Lorsque nos coeurs meurtris sont pleins jusques aux
bords ? Auxquels, les plus ailés, de nos lourdeurs humaines. Portons-nous les fardeaux, qu'ils soulèvent?... Aux Morts. O Morts, vous savez tout de ce qui nous attriste, Et ce qui nous exalte, en nos pauvres décors ; De Ceux qui ne sont plus le seul attrait persiste Et nous irons bientôt vous le redire, ô Morts XIV Vainement les frimas sur la dalle qui pleure (Qu'elle recouvre les indigents, ou le roi), Roulent, le marbre reste, et la pierre demeure... Les tombeaux n'ont pas froid. Vainement la baie âpre ou la cerise mûre Se suspendent au bord de la stèle au grain fin, Parmi l'aube qui chante et le soir qui murmure... Les tombeaux n'ont pas faim. Vainement les aspects de la terreur nocturne Se précisent, ou s'effacent, dans la vapeur Qui semble mettre comme un voile autour d'une urne... Les tombeaux n'ont pas peur. Mais qu'un baiser résonne auprès du mausolée Qui, sur un coeur jadis palpitant, s'est fermé, Un parfum renaitra de sa fleur désolée, Les tombeaux ont aimé ! XV Le dernier Jour des Morts, lorsque nous visitions Les cimetières de campagne, nous étions Bien loin de nous douter qu'à la Toussaint prochaine, Vous seriez dans la tombe, et, moi, dans cette peine. Nous lisions l'épitaphe et suivions le verset, Sans savoir que, pour Vous, le passé commençait, Et, quelques mois prochains, que vous alliez vous-même Dormir sous les dahlias et sous le chrysanthème. Un seul champ du repos nous refusa sa clef. Le sacristain était dehors ; on l'a hêlé Vainement ; et, tous deux, durant une heure entière, Nous avons attendu prés du vieux cimetière. Un autre vous devait accueillir sans retard, Incomparable Ami dont, perdant le regard Et perdant la parole ouverte comme un livre. J'ai perdu l'espérance et le désir de vivre. Et je retourne, seul, à ces mêmes tombeaux Qui, de vous avoir vu, me paraissent plus beaux, Ceux que l'oubli disjoint ou que le pleur vient oindre...
Et je songe au moment où j'irai vous rejoindre. XVI La Beauté, c'est pour moi le geste d'un Génie Qui commande au Tombeau de mon meilleur Ami ; Et qui, sur le sépulcre où son coeur endormi Séjourne, me remplit de tristesse infinie, Pas une autre Beauté ne me vaut l'harmonie Du vent dans le feuillage où cette Âme a frémi Quand, revenant vers moi parmi l'ombre ou parmi La lumière, elle a vu que je l'avais bénie. Ne me demandez pas s'il est d'autre Beauté. Je le sais, je le vois, et ne passe à côté Que pour mieux me reprendre à ce qui n'est pas celle Que j'éprouve en songeant que moi-même, à mon tour, Je m'en viendrai goûter la paix universelle Dans le renoncement de la Haine et l'Amour ! XVII NÉNIE Hélas ! Comme nos rangs s'éclaircissent !
Que d'ombre Sur nos fronts ! Et combien de vides, dans nos coeurs
! Chaque jour, la nouvelle arrive d'un vol sombre Qui nous est fait, parmi nos frères et nos soeurs. Hier, c'était votre nom que j'ai célébré, chère Et charmante Beauté que la douleur voila ; Aujourd'hui c'est l'Ami qui, si loin du vulgaire, Accomplissait son oeuvre intéressante, là. Le pire de la Mort, c'est, je crois, la surprise Pour qui lui survécut. On vaque à son devoir Où les jours l'ont tracé ; mais notre espoir s'irise De retrouver ces noms élus, de se revoir. Puis, soudain, l'on apprend que c'est fini, pas même Un adieu. Nul avis préalable. La Mort ! Et l'on s'écrie : « Alors, plus personne qui m'aime Sous le jour qui me tue et le deuil qui me mord ! » Or, à réfléchir mieux, n'est-ce pas préférable Ainsi ? Le grand silence, il avait commencé Par l'absence. A présent, le voilà plus durable. Mais, par le souvenir, qu'il soit ensemencé, Jusqu'au jour de porter à ceux qui devancèrent Nos pas dans l'au-delà, que nous verrons, un jour, Les fleurs que nos regrets pour leurs âmes tressèrent Et dont le pénétrant arome, c'est l'amour ! XVIII
Ce
silence est trop noir, ce calme est trop profond. « Je veux, entendez-vous ? que vous une répondiez; « Et cela, sans retard ; et que vous descendiez « De ce silence noir qui me pèse et m'opprime. « Je ne puis oublier - cela, c'est votre crime, « Les moments du soir triste où je vous ai connu
; « Ne vous en êtes pas, aussi vous, souvenu, « Vous, dont les yeux sont doux et le regard étrange, « Et qui n'êtes démon que pour cesser d'être ange ? « - L'orchestre, tout le jour, avait joué des
airs « Énervants ; les abords du môle étaient déserts « Et l'ont délassait là, l'ennui de la journée. « Sur la grève hurlait une troupe avinée. « Et nous avons causé, pour échanger un peu « De ce qui nous poignait, dans l'âme, sous l'air
bleu. « Je vous avais compris, vous m'aviez entendue, « Nous avons regardé les feux dans l'étendue ; « Nous avons échangé quelques mots de douceur
; « Puis nous avons marché dans la calme épaisseur « Du bois, sans nous parler, mais non sans nous entendre. « Les mots sont moins profonds que, le silence, tendre. « You cann't have forgotten this night in the
Park, « Under the moon, and the green trees, and the blue
dark. » Que n'as-tu, jusque-là, pris la peine de vivre ? « Faire suivre. » - Au tombeau, c'est loin pour
faire suivre. La lettre est adressée à Monsieur Mikhalis. Elle vient par la poste, on l'ouvre, je la lis. J'étais le seul ami de Mikhalis au monde. Le silence sera-t-il le seul qui réponde ? Le silence si plein, si paisible, si fort !.. Voilà plus de dix mois que Mikhalis est mort. XIX
Je pense gravement à l'amas d'injustices Dont souffrent, jour et nuit, les vivants et les morts
; J'en ai pour eux, pour moi, pour tous, de grands remords
Et voudrais réparer leurs sombres préjudices. Les marbres les mieux clos ont, par leurs interstices,
Laissé sourdre des cris qui ne sont pas moins forts Pour demeurer muets, et qui parlent des torts Que font l'arrêt des pleurs et l'oubli des services. Je songe qu'Il n'eut rien pour sa peine, Celui Qui ne s'illuminait que de ce qui m'a lui Et qui me fut meilleur que la main de Dieu même ! Et ne voyant, autour de moi, plus rien qui m'aime,
Parmi l'indifférent, le fourbe et le moqueur, J'étouffe un long sanglot dans le fond de mon cour ! XX PRIÈRE DU DEBITEUR Je m'en remets à Vous, dont la justice éclate De le récompenser, Seigneur, ou le punir, Celui qui m'aime, ou me fait tort, puisque Pilate Rencontre Véronique, en votre souvenir. Si je laisse pâlir, en mon âme oublieuse, L'image de Celui qui me fut indulgent, Laissez pâlir, en Vous, mon image odieuse, Comme un reflet qui meurt dans la source d'argent. Mais si quelque menteur ose émettre un blasphème Contre l'Ami parfait qui sur mes jours a lui, Sans clémence frappez l'imposteur, quand bien même Ma clémence coupable implorerait pour lui ! XXI Certes, la vie est rude, et, son geste, implacable
; Ce qui nous menaçait, trop souvent nous accable ; Ce qui nous invitait, nous déçoit trop souvent, Et nos prospérités suivent le cours du vent. Mais un bien dont il faut remercier l'épreuve, C'est que l'âme, deux fois, ne saurait être veuve, A l'égal du grand jour qui marqua le vrai deuil, Quand la mort, pour jamais, a défleuri le seuil. C'est qu'après n'avoir rien ménagé de nos peines, Pris tous les pleurs des yeux et tout le sang des veines,
Le destin nous accorde - oh ! qu'il en soit béni ! De ne pas voir deux fois mourir le même ami. XXII Certes, la vie est rude, inclémente et cruelle, Elle nous veut du mal et nous fait du chagrin, La lumière est avare et l'ombre habituelle ; Et c'est un chapelet dont nous pleurons le grain. Peu de maux épargnés à l'humaine souffrance ; Ceux que nous oublions se rappellent à nous ; Et, du peu de bonheur dont nous vient l'espérance, I1 nous faut, pour l'atteindre, approcher à genoux. Et cependant, du Ciel, une miséricorde Descend, qui nous lui fait pardonner à demi ; Vraiment, il a pitié de nous, s'il nous accorde De ne pas voir deux fois mourir le même ami. XXIII Un jeune Homme, une Femme, aux airs tendres et graves
Nous ont pris par la main pour nous mener dehors :
Leurs appels étaient doux, leurs voix étaient suaves, On eut bien plutôt dit des âmes que des corps. Leurs manteaux étaient bruns, leurs robes étaient grises Et des voiles tombaient sur leurs pieds lumineux ;
Mais des étoiles dans leurs cheveux étaient prises Dont les rayonnements se prolongeaient en eux. Et quand, dans le retrait des halliers et des haies,
Ils se sont révélés, nous avons reconnu La Solitude, qui nous baise sur nos plaies, Et le Silence qui remet nos coeurs à nu. XXIV LES FLEURS DU CRÉPUSCULE L'horizon est couleur d'abricots et de coing ; Le paysage laisse mordre, dans un coin, Par la dent des grands pics, la robe du silence. Le jet des peupliers dans l'air tiède s'élance, Et l'on se sent plus près du songe - étant si loin ! Dans le déclin du jour, les blanches Pyrénées Semblent s'envelopper de voiles d'hyménées, A moins que ce ne soit la toile du linceul... Car, de tristesses, les gaietés sont imprégnées, Et l'on se sent plus près d'aimer, étant si seul ! A peine, en l'atmosphère, une plainte soupire, Est-ce le cri d'un coeur, ou l'appel d'une Lyre ? Elle élève vers Dieu tout ce qui pleure en nous, A quoi vient se mêler un reste de sourire... Et l'on se sent plus près du Ciel, étant si doux ! C'est l'heure où les chagrins vont s'épancher dans
l'ombre Le visage du soir, avec sa bonté sombre... Ne permet aux clartés que d'oser un regard Surtout, sur ceux en qui toute espérance sombre... Et l'on se sent plus près du deuil - il est si tard
! Un voile violet descend des clochers mauves... Celles de nos vertus qui sont encore sauves Ne nous quitteront plus jusqu'au seuil du tombeau Où l'on reposera comme dans des alcôves, Pour s'éveiller tout près du Rêve... il est si beau ! Une sérénité plane parmi la nue. Toute la vérité qui nous est inconnue, Elle la tient d'en haut, la garde et la comprend Et nous posséderons, quand nous la verrons nue, Tout à notre aise, tout son charme... il est si grand ! Dans cet effacement des terres nuancées, Il semble que la Muse, aux poses cadencées Ait promené, ce jour, son geste jeune et fier Qui règle les élans, et régit les pensées... Et je me sens plus près du rythme... il m'est si cher
! Mystère répandu sur les bois, et la branche, Et secret dispersé parmi l'onde, où se penche L'oeil de l'obscurité, le regard de l'azur, Dites-moi qui revient dans cette forme blanche Qui semble errer au bord du lac... il est si pur ! Ma fidèle amitié qui marchait côte à côte Avec une amitié si constante et si haute, Est-ce elle qui, vers moi, vient dans cette vapeur
? - Celui qui la fixait fut bien longtemps mon hôte... Mais, depuis qu'elle est seule, à vivre, elle a si
peur ! Quand nul chant fraternel n'accompagne l'extase, Quand à ce qui s'éteint, cède ce qui s'embrase, La demeure est obscure, et le foyer étroit. A quoi bon y rentrer si nul accueil de phrase Ne guette au seuil? - Il fait si noir, il fait si froid
! La Nature nous tend son étreinte profonde ; Nous posons notre front sur l'épaule du Monde ; Un souvenir de l'Ange est dans notre Démon, Qui demande â pleurer quand la nuit se fait blonde... Et l'on se sent plus près du calme - il est si bon
! La consolation qui sort du coeur des choses Prend au feu des soleils, comme au buisson des roses,
De quoi nous adoucir les rudesses du sort Jusqu'au jour de céder A ces métamorphoses Qui nous viendront des coups du Temps - il est si fort ! Est-ce la fin de tout, ce trépas qu'on redoute ? La fin de ce qui croit, comme de ce qui doute ? Est-ce la fin des pleurs ? - Du rire est-ce la fin
? O mon coeur, ô mon âme, aux tombes quand j'écoute, C'est le repos ! - Il en a soif. Elle en a faim. Des cris d'oiseaux perdus trainent dans la ramure ;
Quelque chose se tait, quelque chose murmure... Où la cloche a parlé vibre encore le glas. Une âme pour partir est toujours assez mûre, Et l'on se sent plus près des morts, étant si las ! (1) Cette dédicace manuscrite ne fait que répéter celle
qui est imprimée en tête du volume, lequel lui est dédié. (2) Dans cet ouvrage, Je lui dédie l'essai intitulé
: Orfèvre et Verrier. (3) Quelques semaines avant sa mort. |
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