ROBERT DE MONTESQUIOU

Le Chancelier de Fleurs

DOUZE STATIONS D'AMITIE



 

VIII

 

CHAPITRE HUITIEME

 

DÉDICACES ET POÉSIES

 


Voici, dans leur ordre, les dédicaces inscrites, par moi, pour mon ami, en tête de chacun de mes ouvrages :

 

LES CHAUVES-SOURIS

 

A Don Gabriel de Yturri, en affectueux témoignage, et reconnaissant remerciement du zèle intelligent et sensible dont il a secondé cette vétilleuse mise en oeuvre.

 

 

LE CHEF DES ODEURS SUAVES

 

« Amy est un nom bien désiré, homme qui ne se trouve guère, refuge de nécessité, possession trouvée en grande peine, le cabinet des secrets, repos assuré et félicité bien aimée. »

 

LE CONSEIL DES SEPT SAGES.

 

A Don Gabriel.

SON AMI.

 

Autre, du même ouvrage :

 

A Gabriel de Yturri, titulaire du poème CLXIV (et du CIX au nom de sa mère) par quoi je lui témoigne de mon gré, pour son attachement à ma personne, et Son dévouement à mon oeuvre.

 

+°+

 

LE PARCOURS DU RÊVE AU SOUVENIR

 

« Il n'y a rien de plus singulier dans l'histoire que les rencontres. Rien n'est plus important et rien n'est plus accidentel, plus involontaire, plus imprévu. Deux hommes peuvent être perdus ou sauvés pour s'étre rencontrés à temps ou à contre-temps. Il y a des hommes qui sont l'un pour l'autre une planche de salut ou une pierre d'achoppement. Il y a des hommes dont les noms sont unis quelque part et dont l'union visible sur la terre constitue le commencement, ou le centre, ou la flin de leur destinée. Or, le doigt de Dieu est d'autant plus visible dans la rencontre des inconnus que l'homme n'y peut mettre aucune préméditation. Il y a peut-être tel individu qui me sera d'un grand secours dans l'ordre de la pensée ou dans l'ordre de l'action. il m'aidera, il me complètera, il me soutiendra, il me conseillera, il m'instruira. »

 

ERNEST HELLO.

 

A mon cher Rencontré, Gabriel de Yturri, en la douzième année de notre bienheureuse rencontre.

 

+°+

 

LES HORTENSIAS BLEUS

 

A Don Gabriel de Yturri, en témoignage et en mémoire d'un rare et indissoluble pacte pour le bel et pour le bien (1).

 

+°+

 

ROSEAUX PENSANTS (2)

 

« Colibri, comme Ithuriel

Appartient à Ia zone bleue ;

L'Ange est de la Cité du ciel.

Les oiseaux sont de la banlieue. »

 

VICTOR HUGO.

 

Vu et approuvé.

R.M.

 

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FELICITE

 

 

« Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine,

Semez vos dons à mon cher voyageur !

Ne souffrez pas que quelque voix hautaine

Sur son front pur appelle la rougeur.

Que ma pensée, en tout lieu, le devance,

Dieu, que par un ne le nomme étranger !

Aidez son coeur à porter notre absence,

Et que parfois le temps lui soit léger ! »

 

DESBORDES-VALMORE.

 

A l'Argentin  d'Or.
17 avril 1894. Versailles.

 

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AUTELS PRIVILÉGIÉS

 

AD ALTARE AMICITIAE

 

Exemplaire de Don Gabriel.

 

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LES PERLES ROUGES


Dédicace à Yturri

 

Vous qui fûtes mon frère d'armes

Et mon frère de larmes,

Vous serez, quelque jour dont j'aperçois le seuil,

Mon compagnon d'orgueil.

 

Vous avez partagé les tristesses, les peines,

Les traîtrises, les haines ;

Donc, vous partagerez, c'est justice, l'honneur,
La gloire, le bonheur.

 

Travaillons, avançons, croyons, la chose est sûre,

Car je sens la morsure

De la fatalité se desserrer un peu,

Et j'aperçois le bleu !

 

+°+

 

 

LE PAYS DES AROMATES

 

Le parfum des heures claires

Est le plus léger : il fuit.

Le plein jour est sans mystères,

L'odeur n'éclôt qu'en la nuit.

 

Le parfum des heures grises

Est comme un lieu noué :

Il sort des larmes surprises

Dans le jour diminué.

 

Le parfum des heures sombres

Est le plus sûr, le plus fort :

Il ne meurt qu'au seuil des ombres

Pour renaître dans la Mort.

 

 

+°+

 

LES PAONS


A mon toujours, et pour toujours, cher Gabriel.

 

La plus précieuse des pierres

Est la pierre de l'amitié,

Car ses chatons sont nos paupières,

Et, ses gemmes, notre pitié.

 

Pitié pour nos maux et nos peines

Echangés au cours des soupirs ;

Pitié pour les misères vaines

Qui fout le cours des souvenirs

 

Et, tout autour de cette gemme

Tremblante au bord de chaque cil,

Une larme, jamais la même,

Comme une perle au bout d'un fil.

 

 

+°+

 

LES PRIÈRES DE TOUS

 

 

PRIÈRE DE L'AMI

 

 

Seigneur, parmi le calme, ou l'émoi de la vie,

Si vous m'avez donné le véritable ami,

De plus rien je n'ai cure, et de plus rien envie,

Dans la sécurité, mon coeur s'est endormi.

 

Communiquer sa peine et partager sa joie,

Rien ne console ainsi, ne réconforte mieux ;

Quand, sous le deuil trop grand, notre humanité ploie,

Pour pleurer il est doux d'avoir plus de deux yeux.

 

Sous le malheur de glace et le bonheur de flamme, Diminuant le mal, amplifiant le bien,

Pour aimer il est bon de compter plus d'une âme,

Et, pour se dévouer, de ne plus compter rien.

 

 

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PROFESSIONNELLES BEAUTÉS

 

A Gabriel deYTURRI, mon fidèle et unique, son unique et fidèle.

 

Encore un de conquis sur le temps ! Poursuivons ainsi, et jusqu'à la fin qui sera, pour nous, le commencement ! (3)

 

+°+

 

La première fois que j'offre à Yturri la dédicace d'une poésie, il choisit, d'instinct, la plus douloureuse de celles qui composent l'ouvrage. C'est dans Le Chef des Odeurs Suaves, la pièce CLXIV

 

Ne portez pas de fleurs aux malades aigris,

De ceux qui savent bien qu'ils ne seront guéris

Que par le noir mystère ;

Parce que les dessous ne leur sont plus cachés,

Qu'ils savent que demain leurs os seront cherchés

Par la racine onglée, et qui fouille la terre.

 

Ne portez pas de fleurs à ceux qui vont mourir

Parce qu'ils savent bien que leur chair va nourrir

Le bulbe de la plante ;

Ne portez pas de fleurs à ceux qui vont passer

Parce qu'ils savent bien que la fleur va pousser

Sur leur destruction si rapide et si lente !

Ne portez pas de fleurs... les fleurs sont pour demain !

Soyez là seulement pour tendre votre main

Que vos regards secondent ;

Mais quand viendra la Mort. alors faites entrer

Les plus frais coloris que puisse concentrer

Le terrain douloureux que d'autres morts fécondent !

 

L'homme qui porte inscrit, pour devise, au-dessus de son front, ce mot d'lturus, lequel va trop tôt s'achever en moriturus, doit subir l'attirance de la Mort. Il le témoigne en faisant choix de tels vers, lorsque je lui offre de sceller notre amitié en lui dédiant un poème.

Si je dédie à sa mère, dans le même volume, les petites strophes réunies sous le numéro CIX, c'est parce qu'elles varient des fragments de lettres adressées par elle à son fils chéri.

Dans Le Parcours du Rêve au Souvenir, quand je consacre à mon ami les strophes intitulées Transparent, c'est parce qu'elles représentent l'Ange Gabriel, sous le doux nom oriental de Djebréil, occupé à atténuer de son aile l'excessive clarté d'un astre.

Dans Les Paons, la pièce qui s'orne du nom, lequel, entre tous, m'est cher, s'intitule Pénitence finale. Elle est composée sur un drama­tique épisode de l'histoire locale qui me fut conté par le titulaire. On peut la retrouver dans mon livre. Mais je demande à citer intégralement ici la nénie, composée par moi à l'occasion de la mort de Celle qui fut la mère de mon regretté compagnon. Ce chant funèbre fait aussi partie du volume Les Paons.

 

FAIRE PART


A la Mémoire de Doña Genoveva de Yturri.

 

Victime d'une étrange peine,

Cessa de vivre parmi nous

De la triste existence humaine

Celle qui vécut à genoux.

 

Paix en la tombe de l'éteinte !

Et récitons le chapelet ;

Elle fut sage, elle fut sainte,

Dieu la paiera comme il lui plait.

 

Ma mission est douloureuse,

Vous, son fils, de vous avertir

Que dans la terre qui se creuse

Elle entre - mais pour en sortir.

 

Victime d'une exquise peine,

Cessa de vivre parmi nous

De la triste espérance humaine

Celle qui rêvait à genoux.

 

Paix en la tombe de l'éteinte !

Le chapelet roule et se meut ;

Elle fut douce, elle fut sainte,

Dieu la paiera comme il le peut.

 

Pardon de vous causer ces larmes ;

L'absente le voulut ainsi

Vous, la raison de ses alarmes.

Portez la fleur de son souci.

 

Victime d'une ardente peine,

Cessa de brûler parmi nous

De notre triste flamme humaine

Celle qui priait à genoux.

 

Paix en la tombe de l'éteinte

Qui n'eut que l'ombre pour tout bien ;

Elle fut pauvre, elle fut sainte,

Dieu la paiera comme il convient.

 

La tendre mère bien aimée

N'est plus du nombre des vivants,

Mais de ceux qui, sous la ramée

Des astres d'or, sont plus savants.

 

Victime d'une obscure peine,

Cessa de craindre parmi nous

De la triste terreur humaine

Celle qui tremblait à genoux.

 

Paix en la tombe de l'éteinte

Qui ressuscite dans l'air bleu ;

Elle fut pure, elle fut sainte,

Dieu la paiera comme il le veut.

 

Après une lente agonie,

Vers les trois heures du matin,

Elle rend son âme bénie,

En regardant vers le lointain.

 

Victime d'une amère peine,

Cessa de souffrir parmi nous

De notre triste angoisse humaine

Celle qui pleurait à genoux.

 

Paix en la tombe de l'éteinte !

Son mal fut sombre - il est passé.

Elle l'ut bonne, elle fut sainte,

Dieu la paiera comme il le sait.

 

Elle s'absente de nous autres

Pour toujours - mais non pour jamais.

Résignons-nous : ses maux sont nôtres ;

Résignez-vous, toi qui l'aimais !

 

Victime d'une horrible peine

Cessa de saigner parmi nous

De la triste misère humaine

Celle qui mourut à genoux.

 

Paix en la tombe de l'éteinte !

Le chapelet tourne à mon doigt

Elle fut tendre, elle fut sainte,

Dieu la paiera comme il le doit.

 

Reçoivent nos condoléances

Ceux qui survivent au malheur ;

Le Ciel leur doit ses allégeances,

Nous leur devons tout notre pleur.

 

Victime d'une affreuse peine,

Cessa de lutter parmi nous

De la triste bataille humaine

Celle que l'on veille à genoux.

 

Paix en la tombe de l'éteinte,

Dont le chagrin fut sans défaut ;

Elle était belle, elle fut sainte,

Dieu la paiera comme il le faut.

 

 

+°+

 

 

Je veux maintenant conter une bien touchante histoire désormais, pour moi, liée au souvenir de cette poésie. Certes, cette histoire est trop élogieuse pour mon art ; mais elle est si émouvante qu'on m'ex­cusera de la citer.

Donc, il y a quelques mois, j'ai reçu la lettre suivante :

 

« Cher Comte,

 

« J'ai la douleur de vous faire part de la mort de ma chère femme, que vous n'avez point connue, mais qui avait un beau talent littéraire, plein d'avenir, et qui fut une admiratrice de votre grand art poétique. C'est surtout pour cela que je vous écris. Celle que je pleurerai toujours était digne de l'offrande que vous fîtes, un jour, à une morte, en un poème que nous avons toujours considéré comme un de vos chefs-d'oeuvre, et dont les vers étaient souvent redits par nous ; vers qui me reviennent, avec quelle tristesse en ce moment !

 

Elle était belle, elle fut sainte,

Dieu la paiera comme il le doit !...

 

« Pardonnez-moi, j'éprouvais le besoin de vous dire qu'une de vos admiratrices n'était plus.

« Gardez, je vous prie, son souvenir, et celui de votre affligé

« HENRI CARUCHET. »

 

J'ai répondu :

 

Cher Monsieur,

Votre lettre m'a causé une très noble et très vive émotion. Je ne vous dirai pas (vous ne le croiriez pas) que la douloureuse nouvelle dont elle se fait la messagère, en soit la seule déterminante : je vous connais peu, et je ne connaissais pas celle dont vous pleurez la perte. Vos lignes m'offraient donc, tout d'abord, une occasion de plus d'assister à une misère humaine, plus poignante d'être celle d'un aimable artiste, rencontré en des circons­tances exceptionnelles.

Mais « les fils mystérieux où nos coeurs sont liés » apparaissent plus clairement en ce qui va suivre.

Imaginez que les vers cités par vous font partie d'une pièce composée pour la mort d'une dame qui était la mère de mon meilleur ami. Et cet ami, j'ai eu moi-même l'inconsolable douleur de le perdre, en juillet dernier, après vingt ans d'affection mutuelle, toute dévouée et toute généreuse.

C'est vous dire combien cette concordance m'a frappé. Il n'y a pas de hasard. Et Celui qui rapproche et unit, dans la communion du deuil, des coeurs éloignés est si près de s'appeler la providence, que ce pourrait bien être Elle tout simplement.

Bien à vous d'affliction partagée et sincèrement compatissante.

 

 

+°+

 

J'ai dit que Les Hortensias Bleus étaient dédiés à Gabriel de Ylurri, et en quels termes. Quand je me résolus, l'an dernier, à préparer une réimpression de mes poèmes, je composai, pour remplacer cette dédicace, un sonnet que je lus à mon ami, peu de mois avant sa mort.

Il n'était alors que très affaibli par un mauvais hiver. Mais la complication qui l'emporta n'avait pas fait son apparition encore. Il écouta ces vers et me serra la main avec émotion, silencieusement. Ils ont été publiés depuis sous ce titre :

 

NOUVELLE DÉDICACE

DES

HORTENSIAS BLEUS

 

A LA MEMOIRE D'UN AMI DÉFUNT

 

 

Mes sentiments pour Vous sont fiers d'être éternels;

Ils ont assez duré pour avoir fait leur preuve,

Sérieux dans la joie et sereins sous l'épreuve,

Et sans jamais mentir aux pactes fraternels.

 

Chacun de nous eut droit à sa verte couronne

La mienne, je l'espère, et l'attends sans émoi ;

La vôtre, si, d'avance, ici, je vous la donne,

Recevez-la sans trouble, en la tenant de moi.

 

Un honneur me viendra d'avoir aimé sans feinte

Ce qui n'inspire encore, à d'autres, que la crainte

De célébrer trop tôt ce que nul n'a vanté.

 

Vous m'aurez assisté dans mes luttes sans nombre.

Aussi, de mon destin, quand s'éclaircira l'ombre,

Que vous soit faite, ici, votre part de clarté !

 

C'est aussi à la mémoire de Gabriel de Yturri que je veux dédier les pièces suivantes au dessus desquelles a plané de son souvenir.

 

 

 

 

I

 

Des oiseaux, écoutant des hommes soupirer,

Roucoulaient : « Nos amours ne nous font pas pleurer... »

- Les colombes, oiseaux, ne savent pas leurrer.

 

Des arbres, regardant des humains se flétrir,

Murmuraient : « Nos hivers ne nous font pas mourir... »

- De célestes printemps nous feront refleurir.

 

Des tigres, contemplant l'homme aux combats vermeils,

Criaient : « Nos cruautés épargnent nos pareils... »

- Les tigres ne font pas d'ingrats, sous les soleils.

 

Des rochers, s'étonnant des frères sans pitié,

Songeaient : « Nous évitons pareille inimitié... »

- Les rochers, de nos maux, ignorent la moitié.

 

Des flots, qui reflétaient des visages humains,

Pleuraient: «Nous sommes clairs, et nous lavons leurs mains... »

- L'homme dit : « Nous aurons de plus purs lendemains ! »

 

Des cygnes qui nageaient près de traitres hideux

Chantaient: « Nous sommes blancs, et nous vivons près d'eux ...»

- L'homme dit: « Nous deviendrons anges, deux à deux. »

 

Des roses exultaient d'aromes doux et forts ;

Des hommes exhalaient de sublimes accords.

La fleur dit : « Nos parfums survivent à nos morts... »

L'homme dit : «  Nos esprits survivent à nos corps ! »

 

 

II


ENCENSOIRS

 

 

Nos coeurs sont grains d'encens, nos corps, encensoirs frêles,

Et nous nous consumons sur des autels élus ;

Notre existence brûle en ces spirales grêles

Dont les anneaux bleuis ne nous reviendront plus.

 

Nos ardeurs sont foyers et notre amour est braise;

Nos âmes sont arome et, notre esprit, clarté ;

Un seul point lumineux à la rougeur de fraise

Parfume, en l'éclairant, toute l'obscurité.

 

Notre éclat se mesure aux tourments de la Vie,

La vieillesse est de cendre et, le deuil, de charbon ;

Mais la mort de la flamme est de réveil suivie,

Si l'esprit fut lucide, et si le coeur fut bon.

 

 

 

III

 

MON COUR

 

Mon Coeur est un Lieu sûr, tutélaire et profond;

Pas un seul souvenir ne s'y fane, ou confond ;

J'en ai de plus anciens que ma mémoire même,

Car, avant de penser, on sent très bien qu'on aime.

 

Mon Coeur est un Jardin plein de rosiers meurtris.

Comme, éternellement, ils paraissent fleuris,

On vient pour respirer leurs parfums qui s'imprègnent...

- C'est alors, seulement, qu'on s'aperçoit qu'ils saignent.

 

Mon Coeur est un Calice, où l'effort des douleurs

Longuement exprima l'amertume des pleurs ;

Et quiconque appuierait sa lèvre à ce ciboire

Se sentirait brûler, rien que d'oser y boire.

 

Mon Coeur est un Asile, où ce qui n'a plus rien

Rencontre une richesse ; où retrouvent leur bien

Ceux qui l'avaient laissé se déperdre, et répandre...

- C'est pour ceux-là surtout qu'il sait se montrer tendre.

 

Mon Coeur est un Palais superbe et désolé,

Où le pas du regret qu'on n'a point consolé

S'éloigne lentement en mèlant sur les dalles

Le rythme des sanglots, et le bruit des sandales.

 

Mon Coeur est un Parvis, où sont agenouillés,

Et, les regards ardents, au bord des yeux mouillés,

Dans une face, ensemble, et brûlante, et pâlie,

Le bienfait qu'on déçoit, le pardon qu'on oublie.

 

Mon Coeur est un Sommet solitaire, et pareil

A ces fidèles monts, qui gardent du soleil,

Méme après qu'il a fui, laissant le Ciel sans âme ;

Et jusque dans la Mort, il portera ma flamme !

 

Mon Coeur est un Abime, où le passé voilé,

Quand il veut y mirer son regard étoilé,

Trouve toujours un peu d'eau limpide et cachée,

Afin d'y refléter sa figure penchée...

 

 

 

IV

 

J'entendis, dans mon coeur, un bruit de grandes eaux,

Tous les pleurs de l'ennui, ce marais sans oiseaux,

Tous les flots du chagrin, cet océan sans rives

Dont éternellement les vagues sont plaintives.

 

Je perçus, dans mon âme, un remous de forêt

Qui, du fond du lointain, m'apportait un regret

Si fort, si pénétrant, de houles et d'alarmes

Qu'il paraissait rouler tout l'orage des larmes.

 

Je sentis, dans mon être, un simoun de désert

Qui, du fond de sa flamme, aiguisait un concert

D'ardents gémissements, de brûlante souffrance

Comme si tout son sable avait soif d'espérance.

 

Et j'ai dit à mon être, à mon rêve, à mes sens :

« Vos désirs sont aigus, vos transports sont puissants ;

Mais tranquillisez-vous, car, un jour, tout s'apaise

Sous un couvercle blanc qui se pose, et qui pèse.

 

Et j'ai dit à mon coeur, à mon âme, à mon moi :

« Calmez votre soupir, apaisez votre émoi,

Car, avant beaucoup d'ans, si ce n'est dans une heure,

Vous saurez si quelqu'un qui vous survit, vous pleure !

 

 

 

V


LE CRI DU COUR

 

On nie dit: Craignez les dangers

Qui, sous les bois, d'ombre frangés,

Menacent vos pas étrangers... »

- Si l'on me frappe dans la nuit

Ce sera vaincre les ennuis

Dont m'étreint tout ce qui me nuit ;

Car, sous le fer de l'assassin,

On ne trouvera dans mon sein

Que les tristesses, par essaim,

D'un pauvre coeur déjà percé,

Percé, repercé, transpercé,

Que l'Amour seul aura bercé.

 

On me dit : « Craignez le tombeau

Qui, dans le soir, qu'on trouve beau,

Peut éteindre votre flambeau... »

- Le trépas soit le bienvenu !

Car le destin a mis à nu

Tout mon être et son contenu.

Et, de ce corps, qui me fut cher,

Il ne restera, sous ma chair,

Pour un peu d'amour payé cher,

Qu'un pauvre coeur déjà percé

Percé, repercé, transpercé,

Que la Mort seule aura bercé.

 

Venez donc, du fond des forêts,

Larrons des bois et des guérets,

A mourir vous me trouvez prêt ;

Car je n'ai plus que des chagrins

Qui ruisselleront grains à grains

Comme les perles des écrins.

Alors, sous le regard du ciel,

Mon coeur de miel, mon coeur de fiel,

Roulera vers l'âtre éternel,

Ce pauvre coeur déjà percé,

Percé, repercé, transpercé,

Par tous les pleurs que j'ai versés.

 

Alors Dieu me pardonnera

Ce que de mal il trouvera

Dans ce coeur qui l'étonnera

Par son orgueil, par son malheur,

Par son défaut, par sa valeur,

Par sa douceur, par sa douleur ;

Ce tendre coeur tout entr'ouvert,

Ce sombre coeur d'ombre couvert,

En lequel tout espoir se perd.

Ce pauvre coeur déjà meurtri,

Ce coeur fleuri, ce coeur flétri,

Que la Mort seule aura guéri.

Frappez fort, larrons, frappez dur,

Que le coup soit rapide et sûr,

Mon coeur est lourd, mon coeur est mûr !

C'est un fruit amer et profond

Où tous les bonheurs se défont ;

Visez au bord, allez au fond.

Vous n'y plongerez pas ainsi

Que l'a fait le rude souci

Et mon coeur vous dira : merci !

Ce pauvre coeur déjà broyé,

Coeur meurtri, mordu, foudroyé,

Que la Mort seule aura choyé !

 

 

 

VI


ULTIMA

 

 

Si près

Du cyprès,
Comment
Ce qui ment
Pourrait-il m'atteindre et me décevoir?...
Je touche à mon soir.

 

Absent
Du présent,
Lassé
Du passé,
Je ne vois plus rien, dans mon avenir,
Que du souvenir.

 

Lointain,
Mon matin
Me suit
Dans ma nuit,
L'un, vêtu de blanc, l'autre tout en deuil
Sur le même seuil.

 

Tombeau

Grave et beau,

Pesez,

Apaisez
Un coeur demi-mort, un corps demi-nu,

Dans votre inconnu.

 

Et, pour

Son séjour

Sous un

Tertre brun,

A cet orgueilleux, dont c'est le défaut,

Donnez ce qu'il faut

 

Un peu

De ciel bleu,

Le pleur

D'une fleur,

L'ombre que, sur terre, un feuillage fit...

Et cela suffit.

 

Plus rien
D'un lien,
Tout dort
Dans la mort.
En elle, pas un ne s'est réclamé,
Que d'avoir aimé !

 

 

 

VII

 

 

Cette Terre, en laquelle il nous faudra rentrer,

Nous appelle parfois du profond de ses lombes ;

Elle a de nos amis dans le cieux de ses tombes

Et nous devons aller demain les rencontrer.

 

Terre ! lorsqu'au matin, sur tes flancs, je m'allonge,

Il me semble sentir palpiter ton flanc vert ;

Et lorsque jusqu'au soir ma sieste se prolonge,

Je t'entends soupirer dans l'immense concert

 

Des bois, des prés, des eaux, des monts et des vallées

Qui, tous, ont embelli les jours de nos défunts

Et nous rendent un peu de leurs fois envolées

Dans les tons, les clartés, les bruits et les parfums.

 

 

 

VIII

 

 

S'étendre auprès d'un cimetière

C'est déjà commencer la Mort ;

Et l'on sent un peu de la pierre

Peser sur soi, quand on s'endort.

 

C'est ainsi qu'on sera, sans doute,

Lorsque les ans auront passé

Et qu'on aura fini la route

Où tant de nos coeurs s'est laissé.

 

Que la différence est peu grande !

Nous parlons, et l'autre s'est tu.

Attendez que la nuit descende,

Mon cour bat, le sien a battu.

 

Oh ! que la distance est prochaine

Un peu de terre a séparé

Ce vivant encore à la chaine,

Et ce mort déjà libéré.

 

Rêver auprès de qui sommeille,

Songer auprès de qui songea...

C'est se sentir, quand on s'éveille,

Ressusciter un peu, déjà.

 

C'est ainsi qu'on sera, sans joie.

Lorsque les pleurs auront cessé

Et qu'on aura quitté la voie

Où tant de nos coeurs s'est blessé !

 

Et, cependant que je médite

Quelqu'un dont le genou plia,

Comme un bouquet de lazulite

Apporte un peu de lobélia.

 

Une fleur est toujours pareille

Pour les vivants ou les défunts ;

La rose n'est pas moins vermeille,

Elle n'a pas moins de parfums.

 

J'aime la touffe de pensées

Qui regarde encor l'orphelin,

De ses paupières nuancées,

Et l'oeil bleu de la fleur de lin.

 

Vous m'offrez déjà cette branche

Comme si j'étais trépassé.

Attendez, mon jour déjà penche...

Et tant de mon coeur s'est laissé !

Et tant de mon coeur s'est blessé !

 

 

 

IX

 

 

 

Le crépuscule gris a des paleurs de limbes,

Pas le moindre rayon dans le soir n'est errant ;

Des nuages épars, aux formes de corymbes,

Interceptent un jour, par soi, déjà mourant.

 

D'une cloche qui tinte au fond de la vallée

Le son est aussi las que le ciel est obscur ;

L'Espérance, de tout, parait s'être envolée ;

Il semble que l'on soit enfermé d'un grand mur.

 

Même en levant les yeux, on ne voit pas d'étoile !

Même en baissant les yeux, on ne sent pas d'amour !

Il semble que l'on soit entouré d'un grand voile

Et ce doit être ainsi quand c'est le dernier jour.

 

 

 

X

 

 

La grande paix du soir plane sur les coteaux ;

Le ciel est rose et bleu, le travailleur laboure;

Quelque chose d'ému dans l'heure s'enamoure,

Et la fraîcheur de l'air fait vêtir les manteaux.

 

Tout ce qui d'incertain dans nos coeurs se désole,

Sur le bord de notre âme approche gravement

Pour goûter, de la Nuit dont l'ombre le console,

Le premier baiser sombre et le chagrin charmant.

 

Les verts deviennent noirs, les sons deviennent tristes,

Les glas deviennent doux, les deuils deviennent beaux ;

Tous les rubis du jour tournent en améthystes,

La grande paix du soir descend vers les tombeaux.

XI

 

 

SUB  ROSA

 

 

Répandre des roses

Sur un tombeau,

De toutes les choses,

Rien n'est plus beau.

 

Répandre des larmes
Sur un cercueil,

Rien n'a plus de charmes

Ni plus d'orgueil

 

Répandre des plaintes

Sur de chers morts.
Rien n'a moins de craintes,

Moins de remords.

 

+°+

 

Vous semez des roses sans nombre

Sur le tombeau de qui me fuit ;

Elles ont traversé notre ombre

Et refleuriront dans sa nuit.

 

Vous répandez, sous les grands arbres,

Des roses, sur les blocs épais

Leur éclat pénètre les marbres

Et se rallume dans la paix.

 

Vous déposez des roses fraîches

Sur la dalle au faux air vainqueur...

Leur parfum traverse les brèches

Et se ranime dans un coeur !

 

 

 

XII


VINGT NOVEMBRE

 

Tout le pleur de la nuit pèse sur les fleurs graves ;

Elles ont mérité d'être belles ainsi,

Pour avoir, aux fraîcheurs des fleurettes suaves,

Préféré la vêture auguste du souci.

 

Calices, demeurez lourds de toute la pluie

De l'atmosphère, unie à l'orage du coeur ;

Et, tandis que le ciel, en souriant, s'essuie,

Gardez votre tristesse, et portez ma langueur.

 

Je vous ai placés là, sur la tombe que j'aime,

Pour pleurer, avec moi, le deuil de mon ami ;

Soyez fidèles, chrysanthèmes, car moi-même

Je garde dans mes yeux l'orgueil d'avoir gémi !

 

 

 

XIII

 

 

Lesquels sont le plus près de connaître les choses,

Le secret et le mot, la raison des efforts,

La mission des lis, le mystère des roses,

Qui donc est le plus près de tout savoir?...

Les Morts.

 

Desquels le souvenir est-il le plus intense,

L'espoir le plus puissant, les conseils les plus forts?

Desquels, bien que leur voix soit faite de silence,

L'accent est-il celui qui nous berce ?...

Des Morts.

 

Auxquels, les plus aimés, parlons-nous de nos peines

Lorsque nos coeurs meurtris sont pleins jusques aux bords ?

Auxquels, les plus ailés, de nos lourdeurs humaines.

Portons-nous les fardeaux, qu'ils soulèvent?...

Aux Morts.

 

O Morts, vous savez tout de ce qui nous attriste,

Et ce qui nous exalte, en nos pauvres décors ;

De Ceux qui ne sont plus le seul attrait persiste

Et nous irons bientôt vous le redire, ô Morts

 

 

 

XIV

 

Vainement les frimas sur la dalle qui pleure

(Qu'elle recouvre les indigents, ou le roi),

Roulent, le marbre reste, et la pierre demeure...

Les tombeaux n'ont pas froid.

 

Vainement la baie âpre ou la cerise mûre

Se suspendent au bord de la stèle au grain fin,

Parmi l'aube qui chante et le soir qui murmure...

Les tombeaux n'ont pas faim.

 

Vainement les aspects de la terreur nocturne

Se précisent, ou s'effacent, dans la vapeur

Qui semble mettre comme un voile autour d'une urne...

Les tombeaux n'ont pas peur.

 

Mais qu'un baiser résonne auprès du mausolée

Qui, sur un coeur jadis palpitant, s'est fermé,

Un parfum renaitra de sa fleur désolée,

Les tombeaux ont aimé !

 

 

 

XV

 

 

Le dernier Jour des Morts, lorsque nous visitions

Les cimetières de campagne, nous étions

Bien loin de nous douter qu'à la Toussaint prochaine,

Vous seriez dans la tombe, et, moi, dans cette peine.

 

Nous lisions l'épitaphe et suivions le verset,

Sans savoir que, pour Vous, le passé commençait,

Et, quelques mois prochains, que vous alliez vous-même

Dormir sous les dahlias et sous le chrysanthème.

 

Un seul champ du repos nous refusa sa clef.

Le sacristain était dehors ; on l'a hêlé

Vainement ; et, tous deux, durant une heure entière,

Nous avons attendu prés du vieux cimetière.

 

Un autre vous devait accueillir sans retard,

Incomparable Ami dont, perdant le regard

Et perdant la parole ouverte comme un livre.

J'ai perdu l'espérance et le désir de vivre.

Et je retourne, seul, à ces mêmes tombeaux

Qui, de vous avoir vu, me paraissent plus beaux,

Ceux que l'oubli disjoint ou que le pleur vient oindre...

Et je songe au moment où j'irai vous rejoindre.

 

 

 

XVI

 

 

La Beauté, c'est pour moi le geste d'un Génie

Qui commande au Tombeau de mon meilleur Ami ;

Et qui, sur le sépulcre où son coeur endormi

Séjourne, me remplit de tristesse infinie,

 

Pas une autre Beauté ne me vaut l'harmonie

Du vent dans le feuillage où cette Âme a frémi

Quand, revenant vers moi parmi l'ombre ou parmi

La lumière, elle a vu que je l'avais bénie.

 

Ne me demandez pas s'il est d'autre Beauté.

Je le sais, je le vois, et ne passe à côté

Que pour mieux me reprendre à ce qui n'est pas celle

 

Que j'éprouve en songeant que moi-même, à mon tour,

Je m'en viendrai goûter la paix universelle

Dans le renoncement de la Haine et l'Amour !

 

 

 

XVII

 

NÉNIE

 

 

Hélas ! Comme nos rangs s'éclaircissent ! Que d'ombre

Sur nos fronts ! Et combien de vides, dans nos coeurs !

Chaque jour, la nouvelle arrive d'un vol sombre

Qui nous est fait, parmi nos frères et nos soeurs.

 

Hier, c'était votre nom que j'ai célébré, chère

Et charmante Beauté que la douleur voila ;

Aujourd'hui c'est l'Ami qui, si loin du vulgaire,

Accomplissait son oeuvre intéressante, là.

 

Le pire de la Mort, c'est, je crois, la surprise

Pour qui lui survécut. On vaque à son devoir

Où les jours l'ont tracé ; mais notre espoir s'irise

De retrouver ces noms élus, de se revoir.

 

Puis, soudain, l'on apprend que c'est fini, pas même

Un adieu. Nul avis préalable. La Mort !

Et l'on s'écrie : « Alors, plus personne qui m'aime

Sous le jour qui me tue et le deuil qui me mord ! »

 

Or, à réfléchir mieux, n'est-ce pas préférable

Ainsi ? Le grand silence, il avait commencé

Par l'absence. A présent, le voilà plus durable.

Mais, par le souvenir, qu'il soit ensemencé,

 

Jusqu'au jour de porter à ceux qui devancèrent

Nos pas dans l'au-delà, que nous verrons, un jour,

Les fleurs que nos regrets pour leurs âmes tressèrent

Et dont le pénétrant arome, c'est l'amour !

 

 

 

XVIII


BILLET DOUX

 

Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond.
V.H.

 

« Je veux, entendez-vous ? que vous une répondiez;

« Et cela, sans retard ; et que vous descendiez

« De ce silence noir qui me pèse et m'opprime.

« Je ne puis oublier - cela, c'est votre crime,

« Les moments du soir triste où je vous ai connu ;

« Ne vous en êtes pas, aussi vous, souvenu,

« Vous, dont les yeux sont doux et le regard étrange,

« Et qui n'êtes démon que pour cesser d'être ange ?

« - L'orchestre, tout le jour, avait joué des airs

« Énervants ; les abords du môle étaient déserts

« Et l'ont délassait là, l'ennui de la journée.

« Sur la grève hurlait une troupe avinée.

« Et nous avons causé, pour échanger un peu

« De ce qui nous poignait, dans l'âme, sous l'air bleu­.

«  Je vous avais compris, vous m'aviez entendue,

« Nous avons regardé les feux dans l'étendue ;

« Nous avons échangé quelques mots de douceur ;

« Puis nous avons marché dans la calme épaisseur

« Du bois, sans nous parler, mais non sans nous entendre.

« Les mots sont moins profonds que, le silence, tendre.

«  You cann't have forgotten this night in the Park,

« Under the moon, and the green trees, and the blue dark. »

 

Que n'as-tu, jusque-là, pris la peine de vivre ?

« Faire suivre. » - Au tombeau, c'est loin pour faire suivre.

 

La lettre est adressée à Monsieur Mikhalis.

Elle vient par la poste, on l'ouvre, je la lis.

J'étais le seul ami de Mikhalis au monde.

Le silence sera-t-il le seul qui réponde ?

Le silence si plein, si paisible, si fort !..

 

Voilà plus de dix mois que Mikhalis est mort.

 

 

 

 

XIX


REVENDICATIONS

 

Je pense gravement à l'amas d'injustices

Dont souffrent, jour et nuit, les vivants et les morts ;

J'en ai pour eux, pour moi, pour tous, de grands remords

Et voudrais réparer leurs sombres préjudices.

 

Les marbres les mieux clos ont, par leurs interstices,

Laissé sourdre des cris qui ne sont pas moins forts

Pour demeurer muets, et qui parlent des torts

Que font l'arrêt des pleurs et l'oubli des services.

 

Je songe qu'Il n'eut rien pour sa peine, Celui

Qui ne s'illuminait que de ce qui m'a lui

Et qui me fut meilleur que la main de Dieu même !

 

Et ne voyant, autour de moi, plus rien qui m'aime,

Parmi l'indifférent, le fourbe et le moqueur,

J'étouffe un long sanglot dans le fond de mon cour !

 

 

 

 

XX

 

PRIÈRE DU DEBITEUR

 

Je m'en remets à Vous, dont la justice éclate

De le récompenser, Seigneur, ou le punir,

Celui qui m'aime, ou me fait tort, puisque Pilate

Rencontre Véronique, en votre souvenir.

 

Si je laisse pâlir, en mon âme oublieuse,

L'image de Celui qui me fut indulgent,

Laissez pâlir, en Vous, mon image odieuse,

Comme un reflet qui meurt dans la source d'argent.

 

Mais si quelque menteur ose émettre un blasphème

Contre l'Ami parfait qui sur mes jours a lui,

Sans clémence frappez l'imposteur, quand bien même

Ma clémence coupable implorerait pour lui !

 

 

 

XXI

 

 

 

Certes, la vie est rude, et, son geste, implacable ;

Ce qui nous menaçait, trop souvent nous accable ;

Ce qui nous invitait, nous déçoit trop souvent,

Et nos prospérités suivent le cours du vent.

 

Mais un bien dont il faut remercier l'épreuve,

C'est que l'âme, deux fois, ne saurait être veuve,

A l'égal du grand jour qui marqua le vrai deuil,

Quand la mort, pour jamais, a défleuri le seuil.

 

C'est qu'après n'avoir rien ménagé de nos peines,

Pris tous les pleurs des yeux et tout le sang des veines,

Le destin nous accorde - oh ! qu'il en soit béni !

De ne pas voir deux fois mourir le même ami.

 

 

 

 

XXII

 

 

Certes, la vie est rude, inclémente et cruelle,

Elle nous veut du mal et nous fait du chagrin,

La lumière est avare et l'ombre habituelle ;

Et c'est un chapelet dont nous pleurons le grain.

 

Peu de maux épargnés à l'humaine souffrance ;

Ceux que nous oublions se rappellent à nous ;

Et, du peu de bonheur dont nous vient l'espérance,

I1 nous faut, pour l'atteindre, approcher à genoux.

 

Et cependant, du Ciel, une miséricorde

Descend, qui nous lui fait pardonner à demi ;

Vraiment, il a pitié de nous, s'il nous accorde

De ne pas voir deux fois mourir le même ami.

 

 

 

XXIII

 

Un jeune Homme, une Femme, aux airs tendres et graves

Nous ont pris par la main pour nous mener dehors :

Leurs appels étaient doux, leurs voix étaient suaves,

On eut bien plutôt dit des âmes que des corps.

 

Leurs manteaux étaient bruns, leurs robes étaient grises

Et des voiles tombaient sur leurs pieds lumineux ;

Mais des étoiles dans leurs cheveux étaient prises

Dont les rayonnements se prolongeaient en eux.

 

Et quand, dans le retrait des halliers et des haies,

Ils se sont révélés, nous avons reconnu

La Solitude, qui nous baise sur nos plaies,

Et le Silence qui remet nos coeurs à nu.

 

 

 

XXIV

 

 

LES FLEURS DU CRÉPUSCULE

 

 

L'horizon est couleur d'abricots et de coing ;

Le paysage laisse mordre, dans un coin,

Par la dent des grands pics, la robe du silence.

Le jet des peupliers dans l'air tiède s'élance,

Et l'on se sent plus près du songe - étant si loin !

 

Dans le déclin du jour, les blanches Pyrénées

Semblent s'envelopper de voiles d'hyménées,

A moins que ce ne soit la toile du linceul...

Car, de tristesses, les gaietés sont imprégnées,

Et l'on se sent plus près d'aimer, étant si seul !

 

A peine, en l'atmosphère, une plainte soupire,

Est-ce le cri d'un coeur, ou l'appel d'une Lyre ?

Elle élève vers Dieu tout ce qui pleure en nous,

A quoi vient se mêler un reste de sourire...

Et l'on se sent plus près du Ciel, étant si doux !

 

C'est l'heure où les chagrins vont s'épancher dans l'ombre

Le visage du soir, avec sa bonté sombre...

Ne permet aux clartés que d'oser un regard

Surtout, sur ceux en qui toute espérance sombre...

Et l'on se sent plus près du deuil - il est si tard !

 

Un voile violet descend des clochers mauves...

Celles de nos vertus qui sont encore sauves

Ne nous quitteront plus jusqu'au seuil du tombeau

Où l'on reposera comme dans des alcôves,

Pour s'éveiller tout près du Rêve... il est si beau !

 

Une sérénité plane parmi la nue.

Toute la vérité qui nous est inconnue,

Elle la tient d'en haut, la garde et la comprend

Et nous posséderons, quand nous la verrons nue,

Tout à notre aise, tout son charme... il est si grand !

 

Dans cet effacement des terres nuancées,

Il semble que la Muse, aux poses cadencées

Ait promené, ce jour, son geste jeune et fier

Qui règle les élans, et régit les pensées...

Et je me sens plus près du rythme... il m'est si cher !

Mystère répandu sur les bois, et la branche,

Et secret dispersé parmi l'onde, où se penche

L'oeil de l'obscurité, le regard de l'azur,

Dites-moi qui revient dans cette forme blanche

Qui semble errer au bord du lac... il est si pur !

 

Ma fidèle amitié qui marchait côte à côte

Avec une amitié si constante et si haute,

Est-ce elle qui, vers moi, vient dans cette vapeur ?

- Celui qui la fixait fut bien longtemps mon hôte...

Mais, depuis qu'elle est seule, à vivre, elle a si peur !

 

Quand nul chant fraternel n'accompagne l'extase,

Quand à ce qui s'éteint, cède ce qui s'embrase,

La demeure est obscure, et le foyer étroit.

A quoi bon y rentrer si nul accueil de phrase

Ne guette au seuil? - Il fait si noir, il fait si froid !

 

La Nature nous tend son étreinte profonde ;

Nous posons notre front sur l'épaule du Monde ;

Un souvenir de l'Ange est dans notre Démon,

Qui demande â pleurer quand la nuit se fait blonde...

Et l'on se sent plus près du calme - il est si bon !

 

La consolation qui sort du coeur des choses

Prend au feu des soleils, comme au buisson des roses,

De quoi nous adoucir les rudesses du sort

Jusqu'au jour de céder A ces métamorphoses

Qui nous viendront des coups du Temps - il est si fort !

 

Est-ce la fin de tout, ce trépas qu'on redoute ?

La fin de ce qui croit, comme de ce qui doute ?

Est-ce la fin des pleurs ? - Du rire est-ce la fin ?

O mon coeur, ô mon âme, aux tombes quand j'écoute,

C'est le repos ! - Il en a soif. Elle en a faim.

 

Des cris d'oiseaux perdus trainent dans la ramure ;

Quelque chose se tait, quelque chose murmure...

Où la cloche a parlé vibre encore le glas.

Une âme pour partir est toujours assez mûre,

Et l'on se sent plus près des morts, étant si las !

 

 

(1) Cette dédicace manuscrite ne fait que répéter celle qui est imprimée en tête du volume, lequel lui est dédié.

(2) Dans cet ouvrage, Je lui dédie l'essai intitulé : Orfèvre et Verrier.

(3) Quelques semaines avant sa mort.

 

 


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