Gustave Samazeuilh : Musiciens de mon temps
M. Reynaldo Hahn, lui
aussi, a, depuis quelques années, manifesté son activité productrice dans tous
les genres jusqu'à celui du Quatuor à cordes. Même ceux qui peuvent avoir en
art d'autres tendances que les siennes, ou concevoir de façon différente, les possibilités
dramatiques ou symphoniques de la musique ne lui refuseront pas, je pense, le
mérite trop rare d'avoir su de bonne heure distinguer sa route, y persévérer et
même singulièrement l'élargir ensuite. Informé, certes, des diverses réformes
qui, successivement, défrayent les discussions des groupes, des sous-groupes
et prétendent trop souvent chacune, particulièrement dans le domaine lyrique,
apporter la solution unique d'un problème fort heureusement inexistant pour
l'indépendance et la dignité des créateurs, il a voulu avant tout écouter sa
nature, suivre les suggestions de son tempérament. Renonçant à bouleverser le
monde, il a su rester d'accord avec lui-même, sans renier les maîtres qui ont
formé sa jeunesse, et sont restés l'admiration réfléchie de sa maturité. Il n'a
pas attendu, notamment, pour révérer Mozart, que le magicien de Salzbourg fût
devenu l'objet, jusqu'en ses esquisses les plus secondaires, d'un culte éperdu,
global, et aux excès parfois divertissants. Il n'a pas cru opportun, comme
d'autres, de lui sacrifier toute la musique, mais s'est contenté de lui
consacrer le zèle du plus qualifié des interprètes et, quand l'occasion s'en
est trouvée pour lui, du plus averti des disciples.
Aussi, - après avoir
donné sa mesure sur d'autres terrains avec l'Ile du Rêve, la Carmélite,
Nausicaa, la Fête chez Thérèse, la pimpante et tendre Ciboulette, Brummel et Malvina, où, à l'exemple d'André Messager, il
donne à la musique dite légère, si souvent galvaudée ailleurs, ses véritables
lettres de noblesse, - est-il naturel qu'il ait voulu faire revivre quelque
chose de l'esprit du maître des Noces dans la partition du Marchand de Venise,
que le public de l'Opéra a chaleureusement accueilli en mars 1935. Il semble
que, si grande que soit la différence du cadre et de l'ambiance, il n'y ait
point échoué : ce qui ne sera pas, à bien des yeux, un négligeable éloge.
Certes l'adaptation
lyrique du texte shakespearien, offrait maints écueils que M. Zamacoïs ne pouvait toujours éviter en établissant son livret
en vue de la musique. Utilisant sans heurts et avec une connaissance accomplie
des exigences délicates de ce style, successivement le recitativo secco, des airs et des ensembles soigneusement construits, la partition de M.
Reynaldo Hahn laisse sans cesse en évidence l'action dramatique. Elle permet,
comme celle de la Pie Borgne, à toutes les paroles bien prononcées des
chanteurs de parvenir à nos oreilles.
Si, au premier abord,
le premier acte, varié, poétique et vivant, où le monologue de Schylock possède une réelle intensité d'accent, a eu mes
préférences, et si la grande scène du tribunal, au fond malaisément musicable, fournit à l'interprète chargée du rôle de Portia, l'occasion de mettre en valeur toutes les ressources
de son sentiment dramatique et de sa grâce persuasive, je tiens à signaler
aussi, au deuxième acte, les séductions de la scène des coffrets, les entrées
brillantes des princes du Maroc et de l'Aragon, les tendresses de Portia et de Bassanio, le quatuor
final ; enfin, au dernier tableau le mystère de la nuit étoilée et le septuor
conclusif : « Il faut que l'amour ait le dernier mot». Ou je me trompe fort,
ou le Marchand de Venise aurait eu, s'ils vivaient encore parmi nous, les
suffrages du compositeur de Don Juan, voire même de celui de Roméo et
Juliette... Sans doute, M. Reynaldo Hahn s'en serait-il déclaré satisfait (1).
1944
(1) Survenue
au moment où ce livre était déjà sous presse, la disparition de Reynaldo Hahn a
suscité les regrets unanimes des amis de la musique qu'il a voulu servir
jusqu'au bout, dans des heures troublées, sans compter ni avec ses forces, ni
avec ses goûts. Il nous laisse plusieurs oeuvres achevées : le Oui des Jeunes
Filles, trois actes sur un livret de René Fauchois (d'après Moratin) ; Aino,
opéra bouffe en un acte, livret de Guy Ferrant ; Aux bosquets d'Italie, ballet
en deux actes mêlé de chant ; un Concerto Hongrois pour piano, violon, cordes
et batterie ; des fragments du Pauvre d'Assise, cinq actes sur un poème d'André Rivollet. Souhaitons les connaître bientôt.