La Comtesse de Noailles

Son oeuvre

Georges-Armand MASSON

 

 

 

J'ai lu, je ne sais plus où, que Mme de Noailles était née à Paris, boulevard de Latour-Maubourg. J'en fus surpris, dirai-je fâché? Car je la croyais « née-native » de Trébizonde ou de Bagdad à tout le moins. Il ne fallut rien de moins, pour me distraire de ce chagrin et bercer un temps mon ennui, que ces lignes d'un critique apparemment bien renseigné : « On voit qu'elle est née vraiment comme son ancêtre de Mitylène dans ces pays ensoleillés et brûlants, blessés de passion, dominés par des jeunes instincts. » Car il résulte de cette précieuse information que Sappho naquit dans le VII° arrondissement, ce qui satisfait tout ensemble aux voeux de mon imagination et aux nécessités de la géographie littéraire.

Toutefois, si Mme de Noailles a vu le jour sous le triste ciel parisien, elle s'arrange dans ses livres pour que nul ne s'en doute, et donne par avance bien du fil à retordre à ses futurs biographes. Ne jurerait-on pas qu'elle nous vient tout droit de Constantinople, quand on lit cette généalogie :

 

Une Grecque aux yeux allongés

Soupire aux Eaux-douces d'Asie,

C'est de cette aieule que j'ai

Reçu les pleurs de poésie.

 

Une autre, reine au front distant,

Brodait ou jouait de la harpe

Sous un cyprès, et sur l'étang

Elle jetait des fleurs aux carpes.

 

Elle dotait d'icones d'or      

Ses innombrables monastères;

J'ai puisé dans ce tendre corps

L'animation solitaire.

 

Plus loin, dans un passé plus vieux,

Je vois sur un vaisseau qu'on frète

Une vierge qui dit, adieu

Des deux mains. aux rives de Crète...

 

 

Quelle charmante complexité dans cette ascendance! Gomme elle aide à comprendre tout ce qu'il y a d'aventureux. et de nostalgique dans l'oeuvre de Mme de Noailles,, et comme elle apporte une excuse. aux confusions que put faire, il y a quelque temps, mon glorieux homonyme, M. Frédéric Masson, lorsque dans son rapport sur les prix littéraires de l'Académie il s'égara dans le labyrinthe de ses souvenirs, appelant du nom de prince Nicolas Bibesco le père de la poètesse, en réalité prince Grégoire Brancovan, et assignant à celle-ci pour lieu de naissance « un Orient saturé de bonbons et de parfums ».. J'aime assez pour ma part cette atmosphère d'inexactitude qui entoure déjà, comme d'un halo de légende, la vie de Mme de Noailles. Aux Vies des hommes illustres, - et des femmes illustres combien plus encore, - il est bon de laisser un peu de fantaisie. Un peu de « jeu ».

Que nous importent les lieux réels et les dates authentiques? La vérité, fille de la prose, est, quand on parle d'un poète, quelque chose comme un manque de tact. C'est l'épingle qui cloue le papillon dans la vitrine. Ah ! plutôt demeurons dans l'aimable féerie dont nous voici, par la vertu de ce mouvant génie, enveloppés. Et contentons-nous de voir Mme de Noailles « telle qu'en elle-même enfin » son voeu poétique la change, c'est-à-dire tour à tour, selon l'instant et l'émotion, princesse d'Argos, bacchante, dame persane; danseuse espagnole ou bien « Arabe aux yeux de loup. »,

Aussi bien, sous ces apparentes transformations, elle reste toujours la même, une Parisienne très avertie, grande liseuse, rêveuse infatigable... Il suffirait peut-être de dire : femme - et très femme. Mais n'est-ce pas elle-même qui dans son roman La Nouvelle Espérance, cite ce mot de Michelet sur la femme : « Elle change et ne change pas ». L'insatisfaction d'Eve à qui le Paradis n'apporta pas le bonheur, parce qu'il y avait la pomme, fait toujours le fond de la psychologie féminine. La femme est l'éternelle joueuse, l'éternelle curieuse; et pour elle, il n'est qu'un seul endroit où l'on soit bien sur cette terre : c'est Ailleurs. Et l'on s'aperçoit qu'en essayant de tracer le visage de la Femme, c'est l'esprit d'aventure dont on donne la définition. Mais quand la femme est par surcroît poète, c'est-à-dire deux fois femme, ne soyons pas surpris qu'à ses ébats spirituels, l'univers même soit étroit.

On ne sait, et il serait bien indiscret de s'en informer, si Mme de Noailles a fait vraiment autant de vovages que le donnerait à croire le merveilleux assortiment de villes, de mosquées et de minarets, de cocotiers, de muscadiers, d'oiseaux verts et de homards bleus, qui compose son magasin d'accessoires poétiques. Si l'on s'amusait à dresser l'atlas des pays qu'elle décrit, on serait tenté de la placer parmi les plus grands voyageurs devant l'Eternel, aux côtés de Marco Polo et d'Ibn Batutah. Mais sa puissance d'évocation est si généreuse, qu'elle sait transmuer en images vivantes jusqu'à de simples souvenirs littéraires. Sous son verbe magnifique le « Je voudrais voir » ne suscite pas de moins précises peintures que le « J'ai vu », et entre les deux, bien habile qui saurait faire le départ.

Vous rappelez-vous la délicieuse Schéhérazade de Tristan Klingsor, dont Maurice Ravel souligna, d'une musique finement damasquinée, le soupir nostalgique et ingénu :

 

...Je voudrais voir la Perse, et l'Inde, et puis la Chine !

 

 Mme de Noailles est la soeur moderne de cette Schéhérazade. Nul, si ce n'est Baudelaire, et dans certains de ses premiers poèmes, Francis Jammes, n'a su faire à l'idée de départ un plus poétique cortège. Nul n'a su plus intensément exprimer la poésie particulière aux trains en partance, l'inquiète volupté des voyageurs qui, changeant de lieu, croient changer de destinée, et demandent au voyage quelque chose comme « une cinquième saison. »

De même que Schéhérazade, elle trace le plan de ses pérégrinations idéales, et notre pauvre mappemonde a tôt fait d'y passer tout entière :

 

..Voir la Chine buvant aux belles porcelaines,

L'Inde jaune accroupie et fumant ses poisons,

La Suède d'argent avec ses deux saisons,

Le Maroc en arceaux, sa mosquée et ses laines;

Voir la Hollande avec ses cuivres et ses pains...

... Le Japon en vernis et la Perse en faïence

... Voir la sombre Allemagne et ses contes de fées. .

 

Mais n'est-ce pas le lieu de dire à Mme de Noailles, avec le Baudelaire des Projets : « Pourquoi, Madame, contraindriez-vous votre corps à changer de place, puisque votre âme voyage si lestement? »

 

°+°

 

Il serait malaisé de désigner, parmi tous ces pays, quels sont ceux où se complaît le plus voluptueusement son imagination. Est-ce l'Asie-Mineure, est-ce « Constantinople, ineffable houri », qu'elle se souvient d'avoir vue petite fille. Est-ce l'Orient des Mille et Une Nuits, dont les personnages reviennent si volontiers dans ses songes? Est-ce la Perse où elle eût pu rencontrer

 

...Sâdi, Hafiz et l'astronome

Dans leurs robes de tissu vert,

Quand leur barbe d'azur que parfume la gomme

Luit comme un éventail ouvert...

 

Est-ce la Sicile, dont elle a chanté les nuits amoureuses, ou bien les îles Borromées? « L'Espagne ocreuse », ou la naïve Zélande? Formose encore; ou le Sénégal, qu'elle vit à travers Loti? Ou plutôt Venise, « l'hydre délicieuse », Venise « aux cafés langoureux », Venise

 

La ville que mon cour n'a pas pu supporter,

 

la ville pourtant qui semble expressément faite pour une sensibilité fiévreuse et avide comme la sienne, et qu'elle a choisie pour y situer son premier roman, la Domination?

Non, ce n'est pas si loin qu'il faut chercher le décor selon son coeur. A peine vient-elle d'exprimer sa nostalgie de lointains, que par une subite rétractation elle agenouille ses orients et ses tropiques devant un simple paysage français. A la fin de ce poème généalogique dont je citais tout à l'heure les premières strophes, elle montre la « grecque aux yeux allongés », la reine aux carpes et la vierge crétoise se reposant enfin

 

Sur le sol le mieux composé

Du monde : c'est l'lle-de-France.

 

Deux autres pièces, à ma connaissance, mais en relisant son oeuvre entier on en trouverait probablenent davantage, ont un mouvement analogue. L'une, dans les Vivants et les Morts, énumère les « Soirs du Monde », soirs d'Italie, soirs de Sicile, soirs de Grèce, et conclut en faveur des couchants français; l'autre, dans les Eblouissements, juxtapose et compare strophe par strophe les splendeurs de quelque décor turc ou persan avec la douceur d'une de ces villes de province que hante l'ombre de Racine ou de Jean-Jacques.

Ces constatations ne sont pas sans portée psychologique : elles nous renseignent en effet sur la sensibilité de l'auteur, et sont pour nous un rappel de la constante dualité que témoigne, en chacune de ses démarches, le tempérament de Mme de Noailles. Dualité dont elle-même s'est divertie à démontrer le mécanisme, avec une lucidité d'analyse à laquelle les poètes, et surtout les femmes-poètes, ne nous ont pas accoutumés, dans un morceau que l'on doit considérer comme le pivot psychologique de son ouvre :

 

Deux êtres luttent dans mon coeur,

C'est la bacchante avec la nonne...

 

La bacchante, c'est la sensibilité romantique; la nonne, c'est l'éducation classique. Cet antagonisme, on le retrouve tout le long de ses livres. C'est lui qui éclaire l'attitude du poète devant l'amour, devant la mort, devant la guerre; c'est. lui qui dénoue toutes les apparentes contradictions qu'on y relève; c'est lui enfin qu'il faut rappeler si l'on veut comprendre la qualité même du lyrisme de Mme de Noailles, cet étrange half and half de raison et de « turbulence », - pour user d'une de ses expressions favorites, - ce mélange de primesaut et de prudence, d'audace et d'harmonie, de mysticisme et de clarté, dont il est impossible de trouver un équivalent dans notre littérature présente ou passée, à moins qu'on ne songe à Racine. Quoi d'étonnant dès lors si ce même équilibre commande à l'imagerie lyrique de notre poète ainsi

qu'au choix de ses décors, et lui fait préférer à la langueur vénitienne, à l'espièglerie persane, à la luxuriance orientale

 

La douceur d'un beau soir qui descend sur Beauvais.

 

+°+

 

En ces divers pays, pays vrais, pays vus, ou bien, les plus beaux de tous et les plus ardemment visités, pays de chimère, son enfance dut couler plus harmonieuse encore que celle de Michel de Montaigne, plus entourée s'il se peut de soins tendres et attentifs, et tout enluminée de lectures exaltantes et d'images multicolores. Elle devait dévorer ces romans qui ont reçu pour mission de tromper l'attente des âmes qu'enchanta le magicien Ailleurs : « Paul et Virginie », « Robinson Crusoé », les livres de Loti, les récits des conteurs arabes ou persans. Mais elle lut aussi nos classiques, jusqu'à s'imprégner d'eux, jusqu'à vivre leur vie, s'imaginant les lieux où ils avaient vécu, les pays de l'Aisne et de l'Oise tels qu'ils pouvaient être

 

Quand La Fontaine avait sa charge

De maître des eaux et forêts,

 

et « quand le petit Racine jouait à La Ferté-Milon » ; les Charmettes où Rousseau « grelottait de génie », et les

 

Jardins de buis taillés où l'on voyait Voltaire

Courbé, chétif, léger sous un habit marron...

 

Par cette intime fusion de la culture et de la sensibilité, comme elle apparaît bien notre contemporaine, comme elle est bien le poète qu'il fallait à notre siècle, possédé par le démon de l'Histoire.

C'est en effet un trait particulier aux écrivains de notre époque, tout imprégnés encore de la sensibilité romantique, ce goût d'humaniser et, si je puis dire, de dramatiser la nature, en mêlant intimement aux paysages la mémoire de ceux qui les chantèrent ou simplement les fréquentèrent. Le lyrisme d'un Paul Fort, le romanesque d'un Toulet, la fantaisie d'un Miomandre, d'un Jean-Louis Vaudoyer, d'un Emile Henriot, ont pour caractère le plus évident ce mariage savant du temps et de l'espace. C'est ainsi que Mme de Noailles ne sépare point de Grenoble le souvenir de Julien Sorel, de Chantilly celui de Sylvie. Neuilly est pour elle « le bourg que Pascal visita », et si elle décrit une église de village « avec un château dépendant »,, elle ajoute

 

Montalembert, dit-on, écrivit là ses livres

Traitant des moines d'Occident...

 

comme elle dirait : une rivière coule auprès.

Qu'on ne croie pas que ce soit jamais un vain pédantisme qui anime ces souvenirs littéraires. C'est l'efflorescence d'une culture délicate, qui au lyrisme le plus direct, le plus fraîchement sensoriel, vient ajouter le précieux joyau de l'intelligence. C'est un élément poétique nouveau, qui se superpose à l'émotion sensuelle et l'enrichit et l'illustre, - qui pourtant, si celle-ci faisait défaut, n'y saurait assurément suppléer. Or, il est peu de poètes à qui cette émotion ait été plus libéralement accordée, peu de poètes qui aient su exprimer plus spontanément la sensation directe, immédiate. En sorte que l'on ne sait trop ce qu'il faut admirer le plus : ou bien la somme singulière de connaissances profondes, parfaitement assimilées, que suppose la moindre strophe de Mme de Noailles, ou bien, pour reprendre une jolie formule de M. Henry Bidou, « de voir jaillir, d'un esprit aussi finement façonné, une poésie aussi élémentaire. »

 

+°+

 

Elémentaire, le mot est juste. Mme de Noailles possède en effet ce privilège insigne : une sensibilité d'une fraîcheur tout enfantine. Son lyrisme est d'un être jeune dont tous les nerfs, toutes les papilles demeurent à chaque mouvement en éveil, et appellent sans jamais s'en lasser, le baiser de la sensation. Elle reste toute proche de la matière.

On a dit qu'elle était païenne, ce n'est pas assez : elle apparaît comme ces dryades, mi chair, mi arbres, qui s'étirent dans la forêt mythologique, tout engluées encore du chaos originel :

 

D'où viens-je? L'Univers n'a jamais délié

Le noeud qui me retient unie au paysage.

Je suis moi-même azur, torrent, astre, feuillage...

 

L'une de ses plus curieuses pièces, pour laquelle il faudrait rajeunir le mot de « co-naissance au Monde » que créa Paul Claudel, commente cette mystérieuse impression de « déjà-vécu » qui naît chez elle

d'un sentiment profond de la nature et de l'intime fusion de son âme avec les puissances de l'univers.

 

Je songe quelquefois à mon commencement,

L'azur venait d'éclore

Et déjà je vivais avec un cour aimant,

Eparse dans l'aurore.

 

Je suis comme le temps, ma vie est faite avec

La matière du monde.

Je fus avant l'immense Egypte, avant les Grecs

Aux premiers jours de l'onde.

 

J'ai dû naître sur l'eau, dans un matin puissant

Sous la luisante écume,

Quand l'univers était un volcan plein d'encens,

Un mol azur qui fume...

 

Aussi lui semble-t-il que ce n'est pas elle, femme, qui parle par la voix de ses poèmes, mais le vaste Cosmos lui même, son frère de lait..

 

Jadis le brasillant éther des matinées

Me faisait défaillir d'un bondissant amour.

J'ai vraiment retenu dans ma bouche étonné

La saveur bleuâtre du jour.

 

Il faut évidemment qu'il y ait en elle quelque chose de « préhumain », autrement dit, il faut que l'instinct ait en elle une force de bouillonnement singulière pour lui arracher des sensations si directes, où les conventions littéraires aient si peu de part, et communiquer à son oeuvre cette verte vibration.

 

+°+

 

Or certes, il n'est pas rare de trouver chez un poète une vive faculté de sentir. Mais à l'ordinaire cette émotion est aveugle; elle jaillit volontiers en désordre, s'exprime tumultueusement, par un déluge de mots. Chez Mme de Noailles, la « nonne » érudite, la bénédictine, intervient, qui contrôle la bacchante, rythme et précise ses incantations. Je me rappelle qu'au lycée, quand j'expliquais Tacite ou Virgile, mes professeurs soulignaient la science admirable d'un style qui sait peindre non pas tant avec l'épithète ou la métaphore qu'avec le verbe. Cette science, je la retrouve à chaque page chez le poète des Eblouissements :

 

... Et voici que verdit la forêt innombrable

Ou chaque feuille mord un peu d'azur divin...

 

... Un parfum réfléchi pend aux grappes pesantes...

 

...Soir de juillet limpide, où nage

La nerveuse et brusque hirondelle...

 

... Et le ciel bleu versé sur le toit des maisons...

 

On pourrait multiplier les exemples. Ils nous conduisent à remarquer, parmi les caractères des images où se complait le lyrisme de Mme de Noailles, une particularité savoureuse : il semble que chez elle un secret instinct tende toujours à... comment dirai-je? à épaissir la sensation, à la traduire par une image solide, compacte, plutôt qu'à la rendre fluide et volatile, comme c'est par exemple, le propre d'un Vielé Griffin, d'un Guy Lavaud, d'un Georges Périn. Feuilletons au hasard ses poèmes :

 

..Je vois la fleur crémeuse et large des sureaux...

 

Quelques pages plus loin :

 

...Les blancs pétunias sirupeux

Agglutinent le clair de lune.

 

Ailleurs encore :

 

Et le vent buissonnier, indocile, riant,

Chargé de ciel, d'espace et de longs paysages,

Est pareil à ces vins venus de l'Orient

Dont le secret empois à l'odeur du voyage...

 

Ne croit-on pas entendre le claquement de langue de la chatte devant un bol de lait, ou du goûteur de vins qui repose son verre et prononce une date?

Si de pareilles études étaient encore de mode, j'aimerais dresser, ainsi que de patients érudits le firent pour certains classiques, le « Vocabulaire » de Mme de Noailles. Un travail de ce genre ne serait pas sans amener à quelque intéressante découverte : On a souvent partagé les poètes en visuels et en auditifs. Les uns en effet cherchent à peindre avec des mots, parfois au détriment de l'harmonie, et leurs sentiments mêmes se transforment en images concrètes. D'autres au contraire s'attachent, - de la musique avant toute chosel - à la cadence et au glissement harmonieux du verbe. Et sans doute M. Jacques Boulenger a pu retrouver chez Lamartine, cet « auditif », des vers de pur visuel :

 

La figue rit, le raisin pleure,

La banane épaissit son beurre...

 

Mais c'est là une exception. Rares sont ceux, cela se comprend du reste, chez qui ces deux préoccupations, presque contradictoires, parviennent à se concilier. Mme de Noailles est de ce nombre : on pourrait tour à tour, avec une égale vraisemblance, la représenter comme une visuelle ou comme une musicienne. Mais dans cet admirable tempérament lyrique, tous les sens s'épanouissent de concert, parviennent à la même heureuse plénitude, et l'on pourrait aussi justement, relever dans son oeuvre la richesse singulière de l'odorat, du toucher, ou du goût. On avait déjà remarqué chez Baudelaire l'importance de la notation olfactive. Mme de Noailles trouve également dans le cens des parfums l'élément poétique le plus aigu.

 

... Je me souviens, ce soir, d'un jardin près de Nice,

Acide à l'odorat par ses mandariniers...

 

... Le verger vert, avec son odeur d'estragon...

 

... Un jardin, respirant, élance

Ses mots aromes vanillés.

 

Souvent encore, il lui arrive d'exprimer la qualité d'un paysage par une sensation gustative. Elle emprunte ses métaphores au vocabulaire du confiseur ce ne sont que pâtes de fruits, que miel, que cédrat,

et que sucre... L'orage même, pour sa gourmandise audacieuse, devient « un sorbet fondu, sucré, mielleux » que l'on boit « au travers d'une douce et lumineuse paille ».

Tant d'images se pressent, et toutes si capiteuses., que cette poésie suffoque presque, comme la chaude haleine des pâtisseries. La nature est une orgie pour ses sens, tous intéressés à la fois. On dirait qu'en même temps qu'elle voit, respire ou entend la vie universelle, son corps entier l'absorbe par tous ses pores, se roule sur elle, et l'étreint, et, il faut dire le mot, la mange :

 

Le chaud velours de l'air offre à ma rêverie

Un divan duveteux où mon esprit s'ébat.

La verte crudité de la jeune prairie

Est pour l'oeil ébloui un exaltant repas.

 

Pour cette princesse d'Orient, la vie est un rahat-loukoum.

Si l'on tient à rechercher quels furent les penseurs ou les poètes qui marquèrent le plus profondément de leur empreinte le génie de Mme de Noailles, il faut citer, au premier chef, Rousseau et Nietzsche. Au moment où elle écrivit ses premiers vers, les idées répandues par Nietzsche saturaient, pourrait-on dire, l'air de notre littérature. Beaucoup d'esprits étaient déjà tout imprégnés de l'idéal de Zarathoustra, qui n'avaient pas encore ouvert les traductions d Henri Albert. L'heure était à la liberté, à l'égoïsme dansant, à l'anarchie enthousiaste des sens. Les poètes, même les plus rigides, chantaient dans leurs vers la fougue, la fièvre, la Vie, qu'ils cravataient d'un V majuscule plus vaste que leurs lavallières. La littérature était en rut, comme une forêt antique, fourmillante de Pans et de Sylvains lubriques. A la froideur étudiée, à l'orgueilleuse impassibilité qu'affectait le Parnasse, à la prosaïque, scientifique école de constatation, au bertillonnage esthétique qu'était le réalisme, s'était substituée la religion de la sensualité, de l'exaltation. L'impresionnisme avait ouvert aux yeux éblouis la caverne d'Ali-Baba de la couleur. Debussy aiguisait jusqu'à la souffrance la sensibilité du musicien. Les coeurs des jeunes hommes étaient hantés par les torrides parfums de l'Après-midi d'un Faune. Verlaine avait écrit :

 

Sois de bronze et de marbre et surtout sois de chair.

 

Viélé Griffin, Henri de Régnier célébraient la joie païenne et l'harmonieuse vie des sens. Paul Fort criait « Tout mon corps est poreux au vent frais du printemps », et André Gide, énumérant les Nourritures Terrestres, conseillait à son disciple : « Nathanaël, ne distingue pas Dieu de ton bonheur. » C'était le Grand Midi, et Zarathoustra, dansant sur sa corde tendue, noyait enfin autour de lui un troupeau de disciples passionnés obéir au « sens de la terre ».

Parmi la génération qui grandissait au milieu de cette explosion surromantique, nul poète n'était mieux fait pour le saisir, ce « sens de la terre », que Mme le Noailles. Son instinct l'entraînait vers la vie ardente et libre, sans freins d'acier ni rênes d'or, la vie de l'animal sauvage ou de l'arbre robuste qui s'élance vers la joie du jour. Elle dut trouver dans la doctrine nietzschéenne une justification de son tempérament, - c'est toujours ce que l'on demande aux philosophes -, et dans l'atmosphère esthétique de l'époque le milieu le plus favorable à son plein épanouissement.

 

+°+

 

Un si chaleureux, un si charnel élan vers les choses de la nature, était le signe d'un coeur élu pour l'amour. Aimer les bêtes, le soleil, respirer les roses, c'est très bon. Pourtant, comme le dit naïvement la jeune femme, « ce n'est pas tout, cela! »

 

Et de si doux loisirs n'apaisent pas le sang.

 

Il y a dans la véhémence, dans l'âpreté qu'elle apporte à son culte de la nature quelque chose de ce délire panthéiste qui explose dans le « finale » de la Tentation de Saint Antoine, quand le bon ermite, comme un muet dont la langue tout à coup se délie, se met à débiter, lui qui n'a, tout le long du livre, articulé que de courtes phrases essoufflées, ce monologue vertigineux : « Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m'émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matière, - être la matière! »

Etre la matière! C'est le cri de la sexualité. L'amour physique, dans ses affolements, n'a pas d'autre voeu. Mais dans sa tentation, la poétesse ne fait pas le signe de la croix. Et quelle belle prise pour le démon! Comme elle succombe avec délices ! comme elle l'appelle ardemment.

 

Ce mystique baiser que souhaite mon sang

Baiser dont on ne sait ni le nom, ni le nombre,

Qu'on pense avoir reçu de l'infini puissant...

 

Cette fringale, dont elle reconnaît elle-même le caractère morbide, quand, s'adressant à l'univers, elle lui recommande ironiquement « sa triste énergumène », nous paraît d'autant plus curieuse, qu'elle ne se présente pas comme un phénomène isolé, mais comme un cas aujourd'hui endémique. Mme de Noailles, c'est un peu nous tous, c'est notre époque faite femme. Et dans ces deux vers où elle peint si naïvement la fragilité :

 

De son coeur faible et doux, qui eut tant de courage

Pour ce qu'il désirait...

 

chacun de nous ne peut-il reconnaître sa propre faiblesse ?

Ses livres demeureront sans doute le plus éloquent document sur l'amour tel qu'on l'aura éprouvé en notre siècle. Car il y a des génies qui semblent avoir reçu pour mission de représenter et de résumer en leurs traits le visage de leur temps; ainsi furent Rousseau, Lamartine, ou Laforgue ; ainsi nous apparaît la comtesse de Noailles. Notre « vivace et bel aujourd'hui » a soif de plaisir et d'action. Ce n'est pas un siècle contemplatif, un siècle d'ascétisme et de paix. Il a connu: la jeunesse de la science, et ses rapides défaillances, la mort des religions, le bouleversement des guerres, l'explosion du luxe et les dures aiguilles des privations. Et il ne veut que jouir, jouir au plus vite. Or, au fond, il n'est qu'une jouissance, c'est d'amour. Nous sommes à l'âge de chair. « C'ést de la passion qu'il nous faut » disait Stendhal. Et Suarès : « Dans le fond, il n'y a que des passions : mais personne n'ose le dire, ni surtout qu'on les veut sans frein. » Oh ! que si ! on ose bien le dire, on ne dit même que cela : notre littérature romanesque ou lyrique ne connaît guère d'autre thème, et Mme de Noailles est bien le porte-parole de « la présente société française », comme dit M. Benda, quand à son tour elle s'écrie : « Ahl parlez-nous des passions! »

 

+°+

 

L'amour tel que le peint Mme de Noailles se rapprocherait assez de celui que M. Camille Mauclair, dans la Magie de l'Amour, attribue à la mante religieuse. Cet amour n'est pas celui qui se dévoue, c'est celui qui dévore. Et sa faim ne connaît jamais l'apaisement. Il n'est pas bon, il ne fait pas de bien :

 

L'amour n'est ni joyeux, ni tendre.

 

C'est un maître rude, dont les appels sont impérieux, qui requiert une satisfaction immédiate. II ne permet pas de retard. Où il a frappé, il faut aussitôt porter le baume. L'homme a parfois la force de lui opposer quelque résistance. La femme jamais. La femme ne peut même pas rêver. « Il est dangereux de rêver, Desdémona. Du rêve montent aussitôt ces arpèges de la mémoire, si dangereux puisqu'ils appellent une neuve musique à leur réponse ». Dans les romans de Mme de Noailles, ce sont presque toujours les personnages féminins qui font les premiers pas, qui appellent. Dans la Domination, Antoine Arnault est véritablement sollicité. Il a suffi qu'il lût à voix haute une page de Châteaubriand, la pauvre Corinne fond en larmes et pleure sur la main du jeune homme qu'elle serre « comme quelqu'un qui se noie se retient à la rive ». Une autre l'aime dès qu'elle entend prononcer son nom. Une troisième, au moment où il fait des plans pour la conquérir et se croit encore bien éloigné du but, tombe dans ses bras parce qu'un ténor a chanté. Heureux Antoine.

« Mon Dieu, pense alors Antoine Arnault, si passionnés que nous soyons, comme elles le sont davantage; pour un peu d'ombre et de musique, celle-ci ne peut plus se traîner. Elle avoue une si secrète émotion comme elle avouerait qu'elle a peur ou qu'elle a froid. » Ce n'est pas tout. Une autre encore, la première fois qu'il l'a regarde, « c'est une Ménade que son ardeur dévêt. Et dans ses yeux, on voit deux allées, qui s'allongent et se perdent, et disent venez, venez, venez... L'heure qu'elle attendait est venue. Elle est patiente et n'est pas exigeante, mais comme elle goûte l'instant où l'homme qu'elle a longtemps convoité la désire ». Mais ce n'est pas tout. Il se marie. Sa femme a une soeur qui voyage au loin. La première fois qu'ils se rencontrent « elle regarda en face Antoine Arnault; et voici qu'au lieu de voir seulement les yeux de son beau-frère, elle vit son âme et tous les pays de son âme, et soudain, éblouie, ardente, et audacieuse, elle regarda au fond de l'être Antoine, avec cette allégresse, cette volonté d'une vie qui dit à une autre vie «  Vous êtes mon plaisir. » Mais ce n'est pas tout. Sa belle-soeur ne se contente pas d'un amour platonique, et un jour (où elle a lu un roman italien), malgré toute la sagesse d'Antoine, qui l'exhorte à la chasteté, la petite fille têtue demande l'amour. Heureux Antoine : cinq grandes amours, cinq fois on l'est venu quérir.

Mais ce n'est pas tout encore : la fougueuse belle-soeur, la deux ou troisième fois qu'elle voit le disciple d'Antoine, André Charme, elle le baise sur la bouche. Et l'on devine qu'André Charme, comme son nom l'indique, suivra dignement les traces de son maître dans la carrière de l'amour à l'orientale. Et telle est la vie, selon Mme de Noailles. Et telle, en vérité, il ne nous déplairait pas qu'elle fût.

 

+°+

 

Jamais peut-être la force du désir n'avait trouvé, chez un poète, une expression plus ardente. C'est tout l'amour physique qui palpite ici, tout l'art de presser la volupté, de l'interroger, de l'exalter. Il s'exhale par des images puissantes et chaudes dont Mme de Noailles a, je crois, le secret, images qui font paraître froide Sappho, et monotone Louise Labé, et fade Desbordes-Valmore, images qui rejoignent le Cantique des cantiques, en passant par Baudelaire et par Musset :

 

Il serait plus facile à la sorcellerie

De séparer le sel d'avec toute la mer

L'astre d'avec les cieux, l'herbe de la prairie

Que mon sang de ton coeur amer.

 

Un tel amour mériterait le bonheur. Il ne connait que le plaisir. Il ne conçoit même le bonheur que comme un synonyme de plaisir. Et, de déception en déception, il cherche, jamais lassé, Don Juan femme, Ahasvérus de l'éternel Désir :

 

Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime

...Seule et pleurante, auprès de ton âme orgueilleuse

Tu souffres la douleur de n'avoir pas d'égal

Pour le bondissement...

 

...Chaque jour te retrouve ayant tout oublié

De l'inutile effort et reprenant haleine;

Pourtant tu n'auras, pas les plaisirs de ta peine,

Un détournant démon à ton sort est lié.

 

Ayant eu moins de joie que tu n'as eu d'envie

Tu chanteras l'Amour aux saisons enroulé...

Peut-être fallait-il que pour en bien parler

Tu ne connusses pas le meilleur de la vie...

 

J'ai sous les yeux la photographie d'un portrait de la comtesse de Noailles par Mme Romaine Brooks. Je ne crois pas que jamais visage de femme ait été plus profondément. marqué du signe brûlant de l'amour. Nuls mots ne sauraient fournir de cette image une traduction plus saisissante que ceux dont Maurice Barres fit le titre d'un de ses ouvrages : Du sang, de la volupté et de la mort. Ce sont eux que je voudrais voir inscrits sur ce portrait., et que j'épinglerais volontiers en épigraphe à cet opuscule. Comme ce visage est étrange ! Sous la touffe obscure des cheveux emmêlés, dont le désordre est dionysien déjà, ce qui retient et fascine, c'est la bouche : le sang; - les yeux immenses, cernés, éblouis, fiévreux : la volupté; - le cou mince, pareil à ces longues tiges flexibles des jacinthes : la fragilité.

Mais sur ces traits que tourmente l'âme, une douceur triste se répand, une lumière. Cette femme n'est pas seulement la bacchante amoureuse du soleil et du plaisir : elle est l'intelligence raffinée et lucide qui, jusqu'au milieu du désordre de la chair, médite, cherche, interroge l'amour sur ses lois et le ciel sur ses volontés.

Son oeuvre est fidèle à son visage : dans les productions de la littérature féminime, trop souvent le sublirne n'apparaît que comme un heureux hasard, un éclair aussitôt résorbé par les ténèbres. La sibylle que voici est maîtresse de son délire; qu'elle compose, qu'elle enfle et apaise à son gré. Il semble que ce soit pour elle que Nietzsche ait lancé le mot « dionysien ». Et voyez pourtant quelle sagesse ordonne ses plus cruelles fièvres, voyez comme dans sa « turbulence », elle sait conserver le goût du refréné, du contenu, en un mot la volonté, qui décuple, en le comprimant, le pathétique de son génie, et qui la met au rang de nos classiques.

Tout à l'heure, interrogeant son oeuvre sur les influences qui l'avaient pu former, je citais Rousseau, Lamartine, Nietzsche, et j'esquissais un tableau cursif de la littérature qui avait pu enchanter les vingt ans de notre poète. Mais en même temps qu'elle demandait aux romantiques un aliment à sa fougue naturelle, elle n'oubliait point les classiques et se nourrissait de La Fontaine, de Ronsard. Cette merveilleuse assimilatrice est décidément le plus parfait miroir de la sensibilité moderne jusque dans ses extrêmes contradictions. En effet, dans le même temps que la plupart de nos poètes symbolistes, humanistes ou autres, groupés sous le signe de Rimbaud ou celui de Whitman, exaltaient l'instinct et se servaient, en la dénaturant quelque peu, de la philosophie de Bergson pour fonder la religion de l'intuition, se dessinait un courant contraire. Non seulement tout un groupe d'écrivains continuait à professer hautement le culte de l'idée, de la raison, mais dans le domaine de la forme, les théoriciens de la licence ne réunissaient point l'unanimité. M. Henri de Régnier revenait à l'harmonie classique de l'alexandrin. Moréas, après avoir essayé, dans son Pèlerin passionné, de renouveler la tradition du seizième siècle et de retrouver la « bonne et luxuriante et fringante langue française d'avant les Vaugelas et les Boileau », avait renoncé à ses archaïsmes, à ses mots composés et à l'imitation de du Bartas, et avait publié les Stances.

Et notre bacchante, qui plus que tout autre eût dû se vouer sans réserve au culte irrationaliste, gardait en son esprit dédié à l'instinct une petite chapelle pour la Raison. Merveilleux alliage d'art et de spontanéité, d'une culture raffinée et d'un tempérament généreux, Mme de Noailles peut réaliser ce miracle: Rousseau et Racine en un seul poète, l'ordre et le désordre fondu, le chaos mué en harmonie.

A M. Fernand Divoire qui l'interrogeait sur la propriété spécifique de la poésie française, Mme de Noailles répondit : « C'est le lyrisme modérateur ». Et dans un article bref, péremptoire, où chaque mot est précieusement essentiel, l'interviewer montrait que ce « lyrisme modérateur » c'était la définition même du talent de l'interviewée. Dès l'apparition du Coeur innombrable, M. H. de Régnier avait déjà signalé cet étonnant ouvrage de classicisme et de romantisme : « Elle est, disait-il, classique. par un certain fonds de l'ordonnance et de l'harmonie, romantique par l'intensité de l'expression des sentiments personnels et par une naturelle virtuosité verbale. »

 

+°+

 

Il semble seulement que depuis les Forces Eternelles, ce cocktail romantico-classique ne puisse plus s'exprimer par des fractions égales. Le romantisme aujourd'hui, - pour un temps peut-être - l'emporte. La bacchante a fait taire par ses cris les calmes oraisons de la nonne.

 

J'ai longtemps comprimé mon âme romantique

Mais les jours ont passé, j'ai vécu, j'ai souffert,

Et voici. que le front, de cendres recouvert,

Je vous bénis, divins poètes romantiques.

 

Ce changement d'attitude s'accompagne, il faut bien le dire, d'admirables élans, comme celui qui s'exprime dans la même pièce par l'un des vers les plus délicatement, les plus fémininement émouvants que je sache :

 

De quoi souffriez-vous, mon tendre Lamartine.

 

Mais aussi, conséquence moins heureuse, voici que nous découvrons pour la première fois dans l'oeuvre de Mme de Noailles, de très mauvais vers, d'une rhétorique ampoulée, toute hugolienne. Je veux parler du poème intitulé « Le meurtrier ». La défaillance est rare, presque unique. Cependant, de loin en loin, des vers faciles, des strophes où l'adjectif pousse une végétation trop abondante, donneraient à regretter le temps où Mme de Noailles « comprimait son âme romantique ».

Tenons pour peu probable que Mme de Noailles s'engage définitivement dans cette voie. C'est à la leçon de la beauté classique que son oeuvre doit de n'être point, comme celle de tant de nos symbolistes et de leurs successeurs, un splendide et vain ruissellement d'images, et que sa poésie offrant un parfait équilibre entre le sens et l'expression, la pensée et le décor, s'assure de l'éternité.

 

+°+

 

Ce n'est guère qu'à des yeux distraits que les poèmes de Mme de Noailles peuvent paraître désordonnés. Ils sont en réalité fort bien composés, pour la plupart, et soutenus par une armature logique qui, pour n'être pas apparente, n'en est pas moins robuste. C'est en général

une sensation qui provoque l'effusion lyrique: un parfum, un son, la vue d'un paysage. Le poète l'exprime d'abord sous sa forme immédiate et brute. Quelques vers plus loin, la sensation a eu son écho dans le coeur, elle s'est élargie, elle s'est faite sentiment. Puis à son tour ce sentiment se transforme, se cristallise en une pure et lucide pensée. Les deux premières parties du poème sont une musique de sensualité et d'émotion. Elles correspondent aux « deux premières âmes » de l'hypothèse platonicienne, au thumos et, à l'épithumos. Puis la dernière strophe ou le dernier vers jaillissant du nous profond, couronne le poème, soit par quelque beau cri d'angoisse métaphysique, soit par une formule qui résume dans sa concision, bien des réflexions autocritiques, comme celles-ci :

 

Et j'ai rendu, en l'adorant,

L'évidence mystérieuse.

 

soit encore par une de ces trouvailles de psychologie, surhumaines à force d'être humaines, où elle atteint à la profondeur de Racine.

C'est surtout dans l'expression de l'amour que cet équilibre de l'intelligence et de la sensualité apparaît comme un don peu banal. Nous avons entendu, chez les poètes de l'amour, maint sanglot, maint cri de triomphe ou de désespoir. Mme de Noailles, nous l'avons vu, ne nous les prodigue pas moins. Mais elle ne s'arrête pas au cri. L'appel déchirant de la passion s'élève, conduit par une intelligence grave et cultivée, jusqu'à donner le son d'une philosophie.

Son amour se replie sur soi-même et s'interroge, passe en revue les questions éternelles. Et c'est une sorte de « critique de l'amour » qui se déroule dans ces strophes. C'est que l'objet aimé, l'homme, est un être imparfait et, qu'on me passe le mot, « inadéquat ». Entre l'amour tel que la femme le ressent et l'amour tel qu'elle l'ausculte chez l'amant, une différence éclate, terrible, désolante. D'abord, différence psychologique: l'homme est raison, la femme est instinct. Puis, différence physiologique, plus terrestre, mais non moins grave : chez la femme, la puissance d'amour (il s'agit, nous le répétons, d'amour physique) est pratiquement illimitée; l'homme, au contraire, le « pauvre homme », comme l'appelle avec commisération Mme de Noailles, connaît le poids de la fatigue. Il n'en faut pas plus pour que l'ingrate compagne le charge de son indulgent mépris.

Toute une littérature est née de nos jours, sur ce bien curieux sujet. Mme Lucie Paul-Margueritte a écrit des livres, fort spirituels, où il n'est, ma foi, guère question d'autre chose. C'est ainsi que dans son recueil de dialogues, « Quand ils n'entendent pas », l'un des personnages de Mme L. P.-Margueritte, Fanchette, confie à Myta, son amie, sa déception ingénue :

 

... Il paraît obéir à une nécessité surgie on ne sait pourquoi et promptement satisfaite.

MYTA

Mais ensuite

FANCHETTE

Il s'endort après m'avoir embrassée sur la joue.

 

Mme de Noailles revient sur ce thème avec une insistance navrée. Elle nous représente la femme s'irritant de voir, chez le compagnon de sa route amoureuse, la tendresse et la sérénité succéder à la fièvre. Si aisément, chez l'homme que hante le dur souci de la vie, ce répit des sens prend l'aspect de l'indifférence !

 

 « Je voyais bien que rien chez moi ne t'occupait

Chez moi cette détresse et chez toi cette paix.

 

La femme, en amour, n'est point pacifiste. Son bonheur est dans le combat, non pas même dans la victoire. Ce repos des amants lorsque leurs corps sont dénoués, cet « après-guerre » de l'amour, l'étonne et la désespère. Car c'est là qu'éclate l'éternel antagonisme entre l'amour selon l'amoureuse et l'amour selon l'amant. Lassata, sed non satiata, elle se penche avec curiosité et amertume sur le corps de l'amant « content », « repu ».

 

C'est après le moment le plus bouleversé

De l'étroite union acharnée et barbare

Que, gisant côte à côte, et le front renversé,

Je ressens ce qui nous sépare...

 

Tous deux nous nous taisons, ne sachant pas comment

Après cette fureur souhaitée et suprême,

Chacun de nous a pu, soudain et simplement

Hélas ! redevenir soi-même.

 

Vous êtes près de moi, je ne reconnais pas

Vos yeux qui me semblaient brûler sous vos paupières.

Comme un faible animal gorgé de son repas

Comme un mort sculpté sur sa pierre,

 

Vous rêvez immobile, et je ne puis savoir

Quel songe satisfait votre esprit vaste et calme

Et moi je sens encore un indicible espoir            .

Bercer sur moi ses jeunes palmes.

 

Je ne puis pas cesser de vivre, mon amour!

Ma guerrière folie, avec son masque sage,

Même dans le repos, veut par mille détours,

Se frayer encore un passage.

 

Et je vous vois content! Ma force nostalgique

Ne surprend pas chez vous ce muet désarroi

Dans lequel se débat ma tristesse extatique

- Que peut-il y avoir, ô mon amour unique,

De commun entre vous et moi?

 

+°+

 

« Un chef-d'oeuvre de rosserie discrète, orgueilleuse et languissante », a dit de ce poème M. Henri Bidou. Mais c'est autre chose encore, c'est la clé de toute la philosophie amoureuse de Mme de Noailles. La constatation réitérée, régulière, obsédante, de... comment dirai-je, la carence masculine, amènera inévitablement la femme à une comparaison entre les deux natures, la virile et la féminine, et à un jugement de valeur, qui sera entièrement défavorable à la première. Pour que l'un s'abatte si vite alors que l'autre demeure comme intact, il faut que l'amour masculin soit d'argile et que le féminin soit d'or. Un pas de plus, disons : que l'un soit humain. l'autre divin.

Déjà, dans l'Ombre des Jours, on entrevoit cette idée dans le dialogue de Rhodon et de Mélita. A la fougueuse épithalame de Rhodon, Mélita répond :

 

Mon coeur est comme un bois où les dieux vont venir

 

et Rhodon est saisi d'une terreur fervente. Dans les Forces Eternelles, le poète reprend le thème, en le précisant, dans le Chant de Daphnis et le chant de Chloé. Deux amours s'y opposent, dont l'un semble bien épidermique, tandis que l'autre a le privilège de « la profondeur ». L'amour de l'homme n'est que l'assouvissement passager d'un désir; celui de la femme, c'est une force de la nature.

Hélas ! il y a peut-être quelque chose de vrai dans cette comparaison. Si l'amour est un abîme et que la femme, après l'étreinte, se complaît à paresseusement rester au fond, tandis que l'homme s'en évade aussitôt, n'est-ce pas la volonté sévère de la nature, qui en assignant à l'homme, dans la vie, la tâche la plus lourde, en lui réservant les soucis, les dangers, le mal de supputer et de besogner, de combattre et de vaincre, l'a contraint, par là-même, à ne consacrer à l'amour qu'une activité intermittente, quand au contraire la femme, oisive ou casanière, lui peut vouer toutes ses forces.

 

Rien d'autre que l'amour n'occupe ces furies,

Leur douceur, leur bonté. n'est qu'un humble présent

Que leur âme attendrie, anxieuse et meurtrie

Accorde à vos désirs, moins que les leurs puissants

 

Oui, rien d'autre que l'amour ne les occupe. Nous leur avons laissé la part la plus douce.

Mais, les cruelles, loin de comprendre pour quelles causes humbles, terrestres et éternelles, nous ne sommes pas leurs égaux « pour le bondissement », voici qu'elles nous en tiennent rigueur et nous bafouent

« Quel rapport peut avoir avec le pauvre homme, incité « par la nature à un rapide échange, l'incubation solitaire des femmes, leurs puissantes rêveries créatrices, et tout le noble désordre à l'édification duquel, désormais, elles vont s'employer ?... »

Jadis les Dieux de l'Olympe condescendaient parfois à des unions passagères avec d'humbles mortelles. La situation aujourd'hui est retournée. Les femmes sont des anges déchus, qui, faute de mieux, daignent nous recevoir :

 

Lorsque leur turbulent et confiant désordre

S'abat entre vos mains, dans leurs instants sacrés,

C'est l'immense univers qui leur donne des ordres,

Et vous n'êtes jamais qu'un répit préféré.

 

Ce n'est pas généreux à vous, ô puissantes guerrières, d'accabler ainsi vos infirmes esclaves. Et surtout, c'est bien ingrat : Moréas rappelle dans sa préface au Gynécée d'André Rouveyre une thèse ancienne d'après laquelle les femmes auraient beaucoup plus de plaisir que les hommes : «l'homme a trois onces de plaisir, la femme neuf.» Ainsi donc voilà la part qui vous est dévolue, voilà ce que vous donne « le pauvre homme» voilà le « rapport » que vous niez ! Rapport au sens arithmétique : 3/9. Etonnez-vous, avec un tel dénominateur, que votre ardeur demeure entière ; étonnez-vous que l'homme plus mal doué retombe après la volupté dans sa rêverie pessimiste et sa désillusion. Son silence, c'est le reproche de la raison, qui vient éteindre les lumières de la fête, et de sa toise inexorable, mesure la vanité de l'amour. L'esprit, a dit Musset,

 

L'esprit lève en pleurant le linceul du plaisir.

 

Après l'étreinte, l'animal est triste, disaient les vieux scolastiques, « Proter gallum et monachum fornicantem gratis », ajoute un glossateur bien renseigné. Les deux exceptions confirment la règle.

 

+°+

 

Si l'amoureuse se désole d'être ainsi abandonnée en cours de route par le compagnon fatigué, c'est qu'elle attend tout de ce voyage. La conception de l'amour, selon Mme de Noailles, n'est pas autre chose qu'une métaphysique.

 

« Au silence éternel de la divinité »

 

Vigny ne voulait répondre que par le silence. Le silence ou l'ironie, c'est le propre de l'attitude masculine à l'égard du point d'interrogation métaphysique. Les femmes répondent à l'infini par l'amour. Et Mme de Noailles nous fournit le pendant, au féminin, du fameux conseil de la « Mort du Loup » :

 

Désespérons du ciel sur le sein l'un de l'autre

Mon amour! Laisse-moi retomber sur ton coeur;

Défions les transports de l'azur par le nôtre,

Opposons l'âme immense à l'univers moqueur.

 

Je suis surpris que M. Ernest Seillière, qui s'est fait une spécialité d'étudier les manifestations littéraires de ce romantisme qui mêle la divinité aux moindres mouvements de nos sens, n'ait point encore tenté l'analyse du lyrisme de Mme de Noailles. Jamais peut-être n'aurait-il eu plus bel exemple, plus net ni plus avoué, de « mysticisme passionnel ».

L'amour, selon elle, n'est pas seulement la panacée à tous nos maux. Il est la clé du monde. Paraphrasant le vers fameux de Mallarmé,

 

« Lorsque l'abîme en moi prend la forme d'un sein »,

 

elle exprime en propres termes, dans la Prière du Combattant, cette métaphysique de la chair :

           

C'est par la volupté, brûlante que l'on touche

0 monde, à ton âme sans fini

 

L'univers provocant que jamais n'apprivoise

Le suppliant désir tendu vers sa beauté

Je l'attire et l'obtiens lorsque mes bras se croisent

Sur un corps semblable à l'été.

 

Dans son Epigramme votive, elle revient sur cette doctrine, lui donne corps.

 

Peut-être que la gaie ou triste turbulence

Est le divin secret par qui tout s'éclaircit

Raison supérieure, instinct vaste et précis,

Possession des coeurs, des sons et du silence.

 

Vous qu'on nomme roue, ivresse, déraison,

Vous, exaltation, flamboyante saison

Qui dardez vos soleils sur les routes ardues,

Où est la vérité quand on vous a perdue ?

 

+°+

 

Dans son « Conte triste suivi d'une moralité », Mme de Noailles, qui est souvent pince-sans-rire, s'est amusée à tracer l'aimable caricature de sa propre doctrine. Son héroïne, « un jour qu'elle souffrait d'un rhume considérable, qui se prolongeait, s'étonna que le bonheur ne pût rien contre l'inflammation des narines, et n'exorcisât pas l'éternuement ».

Il n'y a pas plus de naïveté au fond, dans cette surprise navrée que dans l'idée que notre poète se fait de la mission terrestre de l'amour. Un peu plus de mysticisme ou un peu moins ! Pourquoi l'amour ne guérirait-il pas d'un coryza ? Il a bien fait d'autres miracles, cet amour,

 

Tâche pure et certaine,

Acte joyeux et sans remords,

Le seul combat contre la mort,

La seule arme proche et lointaine

Dont dispose en sa pauvreté

L'être hanté d'éternité.

 

L'idée n'est pas nouvelle. Déjà, en 1833, dans Lélia, George Sand définissait l'amour « l'aspiration sainte de la partie la plus éthérée de notre âme vers l'inconnu. Les émotions des sens ne nous suffisent pas : il nous faut le ciel, et nous ne l'avons pas. C'est pourquoi nous le cherchons dans une créature semblable à nous ».

Mais si cette doctrine n'a pas, chez Mme de Noailles, le mérite de l'inédit, nul poète contemporain n'a plus expressément accordé une valeur objective à l'illusion mystique, véritable mirage du coeur.

 

Mon âme est hors de moi, l'infini m'éblouit,

Me suis-je unie à toi, me suis-je unie à lui?

Je sens que mon coeur s'est, dans la fougueuse nuit,

Accordé avec les étoiles.

 

C'est là ce que Dominique Parodi eût appelé une doctrine anti-intellectualiste. Je ne me servirai point trop de ce mot, une femme de lettres m'ayant déclaré qu'il ressemblait à un éternuement. Mais la chose reste la même, et ce « primat de l'instinct », qu'il s'exprime en vers ou en prose, est une bien étrange théorie. Elle doit, faire le bonheur des étudiants en philosophie, puisqu'elle leur conseille de penser avec leur sexe, ce qui est, certes, plus divertissant que de penser avec son cerveau.

Nous n'insisterons pas davantage sur cette audacieuse hypothèse, sur ce « Coeo ergo sur » qui eût bien étonné Descartes. Tout un livre a été écrit. pour en tracer le commentaire et la réfutation, c'est le Belphégor qui, voici deux ans, suscita tant de polémiques. O fille de Rousseau, M. Julien Benda, quand il analysa « l'esthétique de la présente société française », c'est votre portrait qu'il traça.

 

+°+

 

II n'est donc à peu près question, dans l'oeuvre de la comtesse de Noailles, que de l'amour. Pourtant un autre personnage intervient souvent dans ses méditations : la mort. Mais c'est encore à l'amour qu'elle fait allusion quand elle pense à la mort. La mort, c'est l'absence d'amour.

Rien n'est plus curieux que de suivre chronologiquement, depuis le Coeur Innombrable jusqu'aux Forces Eternelles; l'évolution de l'idée de la mort chez Mme de Noailles. Dans ses premiers poèmes, à peine lui fait-elle place : la jeunesse, la joie de vivre, lui sont une suffisante préoccupation. Puis, viennent les premières inquiétudes. Il semble qu'elle se soit soudain prise à méditer le vers de Baudelaire :

 

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides.

 

La vieillesse lui apparaît, d'abord, comme une chose improbable, invraisemblable, imposée peut-être au reste du genre humain, mais qui lui sera à elle, n'est-ce pas, évitée? C'est si disgracieux, vieillir,

 

Et quand l'automne roux effeuille les charmilles

Où s'asseyait le soir l'amante de Rousseau,

Etre une vieille avec sa laine et son fuseau

Qui s'irrite et qui jette un sort aux jeunes filles.

 

Plus encore que la vieillesse, la mort est pour elle abstraite. ElIe ne souffre pas encore à l'idée de mourir. Sa jeunesse, sa soif de vivre ont tôt fait d'écarter l'image importune, et si, tout de, même, mélancoliquekent, elle se dit :

 

Pourtant, tu t'en iras un jour de moi, jeunesse

Tu t'en iras, tenant l'amour entre tes bras,

 

quelques pages plus loin, elle s'accommode assez bien de l'outre-monde, où elle compte installer un confortable salon littéraire, y conviant à l'avance Villon, La Fontaine et Verlaine. En somme l'au-delà tel que l'imagine son lyrisme ne diffère pas sensiblement de cette vie. Mourir, c'est un peu comme si on prenait sa retraite : on n'agit plus, mais on sent tout de même; on ne cueille plus les roses, mais on les respire. Une telle mort ne peut qu'inspirer des vers harmonieux et sans amertume. « C'est la mort qui console, hélasl et qui fait vivre. »

 

J'écris pour que le jour où je ne serai plus

On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu.

 

Pour être, après la mort, parfois encore aimée,

Et qu'un jeune homme alors, lisant ce que j'écris,

Sentant par moi son coeur ému, troublé, surpris,

Ayant tout oublié des épouses réelles,

M'accueille dans son âme et me préfère à elles...

 

+°+

 

Mais peu à peu, l'image devient plus familière et tourne à l'obsession.

 

Bacchante, il faudra bien que tu cesses de vivre.

 

Elle commence à voir physiquement la mort, et l'abandon de tout qu'elle suppose,

 

Et l'univers humain qui s'évade d'un corps

Comme un vol effrayé de fuyantes abeilles.

 

Elle s'étonne, se révolte : se peut-il,

 

Ah! Jeunesse! qu'un jour vous ne soyez plus là

Vous, vos rêves, vos pleurs, vos rires et vos roses,

Les Plaisirs et l'Amour vous tenant! Quelle chose,

Pour ceux qui n'ont vraiment désiré que cela...

 

Et déjà elle se voit au bord du néant effrayant.