LA GRANDE SARAH
CHAPITRE III
Chez Sarah. - Les sports en chambre. Sarah musicienne. - Le Thé de la Cuisinière. - La Mort de l'Aiglon. - Quinze cents francs de mystère.
Paris, 31 juillet.
Dans
la chambre à coucher sombre, assourdie, Sarah, vêtue de blanc en simple robe
d'intérieur, sans bijoux, est assise près de la fenêtre ouverte et joue à
l'Halma avec Renée Parny. Il y a là aussi Valentine Feydeau, assise par terre,
Mme de Najac sur un pouf, Saryta, tout en noir, très jolie. Sarah me tend
une main, tandis que de l'autre elle pousse fiévreusement, par saccades, les
petits jetons dans les trous, l'oeil fixé sur l'échiquier, n'écoutant pas
la conversation, uniquement occupée de son jeu, qu'elle mène avec décision,
ravie à
l'idée de battre sa jeune et belle adversaire.
Elle
semble fatiguée ; elle est pâle, avec les yeux un peu bouffis. Mais quel air
de fierté rayonne autour de ce noble et singulier visage !
Je
m'assois sur une bicyclette de chambre. La partie finie, Sarah m'aperçoit
sur ma monture.
«Allons,
allons, faites un peu de bicyclette », dit-elle avec un sourire moqueur. Elle
en fait tous les matins. Elle sort de son lit, «laisse tomber les vêtements
» et se hisse là-dessus, après avoir mis quelque chose sur le siège pour que
ce ne soit pas trop «grelottant ». Elle a aussi un bateau à rames où elle
s'exerce «en serrant les rames si fort, parfois, qu'elle peut à peine les
manier». Je lui dis qu'elle devrait mettre un livre devant elle pendant ces
moments de sport en chambre, comme je le faisais quand j'étudiais le piano.
Elle raconte alors que sa mère l'obligeait à faire des gammes le matin à six
heures. Après l'avoir installée au piano, elle retournait se coucher. Sarah,
jugeant qu'elle s'était rendormie, cessait de jouer... mais elle entendait
alors une voix terrible
«Eh
bien ! qu'est-ce que tu fais? » Et, vite, Sarah recommençait ses gammes.
Elle
détestait le piano.
Et
comme je lui rappelle qu'elle m'a joué, un jour, La Dernière Pensée de Weber, elle m'énumère
les morceaux qu'elle avait appris.
«Et
je jouais très bien aussi Les Cloches!
»
(Je
me demande quel peut bien être ce morceau; certainement pas les horribles Cloches du Monastère de Lefébure-Wély qui dépassaient de beaucoup les moyens pianistiques de Sarah.)
Elle
« les » jouait même dans une pièce de George Sand, à l'Odéon, intitulée: L'Autre.
Elle avait, dit-elle, « une charmante voix », et un professeur (dont elle
ne peut se rappeler le nom) voulait qu'on la fit travailler; mais « c'était
assommant de faire :
et
ça me faisait cracher le sang ».
C'est
plus tard qu'elle acquit ces notes de poitrine si émouvantes dont elle tire
de si beaux effets. En ce temps-là, elle n'avait que «des sons mélodieux».
Elle n'ose plus jouer du piano en scène, dans
La Femme de Claude, par exemple; elle en
serait incapable, car elle n'est plus «à l'âge où l'on ose tout sans
se rendre compte des périls ». A ses débuts, elle jouait du piano dans des
pièces, ou chantait, comme, par exemple, dans Le Malade imaginaire, avec Bressant.
Dans Le Passant, ce n'est pas la musique de Massenet qu'elle chantait, mais
celle d'Artus, le chef d'orchestre de l'Odéon, «parce qu'elle était plus simple
». Dans celle de Massenet, «il y a des trilles » ! Et Sarah fredonne avec
des mouvements de tête et des haussements de sourcil un vague fragment de
la sérénade.
Mardi, 31 juillet.
On reparle de sa voix qui a pris tant de force et de timbre dans le grave
et on en arrive à sa première interprétation du rôle de Phèdre,
improvisée, pour ainsi dire. Elle jouait alors Aricie. Un jour, Mlle Rousseil,
pour obtenir je ne sais quelle augmentation, déclara qu'elle ne jouerait Phèdre
(huit jours plus tard) qu'à cette condition. Alors, Perrin demanda à Sarah
si elle se sentait de force à assumer le rôle de Phèdre.
«Qu'est-ce
que je risque? On ne me tuera pas si je suis mauvaise. »
Elle
courut chez Régnier, qui lui dit «Tu es stupide. Tu vas tout risquer pour
une entreprise insensée, tu vas te casser la voix », etc.
Et
il courut à son tour chez Perrin, qui lui dit :
«
Mais non, je vous assure qu'elle a raison de vouloir essayer ; laissez-la
faire. » En huit jours, elle apprit le rôle. Les deux premiers actes furent
acclamés. «Le public parisien est parfois dans ces dispositions compréhensives
où il sent qu'un être est là, qui n'est pas ordinaire. » Le troisième acte
fut un peu plus faible ; au quatrième, sa voix, deux ou trois fois, se brisa.
Au cinquième, ce fut éclatant 1.
Mme
de Najac prétend que Sarah, à ses débuts, comprenait Phèdre autrement qu'à
présent, et qu'elle n'y était pas aussi grande. Sarah proteste. Elle a toujours
compris Phèdre ainsi et l'a toujours rendu de même.
«
Mais à présent, ajoute-t-elle, c'est plus large, naturellement. »
Et
elle dit à la comtesse :
«Cela
vous a fait cette impression alors, parce que vous aviez vu Rachel et qu'elle
le jouait d'une façon académique. Moi, j'ai tout de suite mis dans ce rôle
tout ce que ressent une femme qui aime à la folie. »
Elle
s'étonne que Ristori blâmât Rachel d'entrer d'un air épuisé. «Mais c'est stupide
! », dit-elle, très animée et avec ce sourire vainqueur qui est son arme suprême
dans la discussion et qui semble dire: «Mais ça ne se conteste même pas !»
«
Comment! cette femme ne mange pas depuis je ne sais combien de jours! (OEnone
le dit : «Voilà bien des jours que « vous n'avez mangé ni dormi ! »
Moi.
- D'ailleurs, un désir aussi profond, aussi ardent, aussi continuel n'épuiserait-il
pas comme la pire des douleurs physiques? C'en est une, et qui laisse une
courbature atroce.
SARAH.
- Et puis, songez que cette femme n'est plus qu'un lambeau déchiré entre deux
tortures : elle aime avec furie (et cela n'a rien d'étonnant, elle est jeune
et belle, cet amour se comprend parfaitement). Mais tout le lui défend. »
Alors,
on commence à parler de la pudeur ; et Valentine Feydeau déclare qu'elle trouve
les vêtements indécents, et qu'il est bien plus naturel et plus pur d'aller
nu dans la rue. Sarah prend la balle au bond et défend la théorie de Valentine.
Elle invoque les sauvages, les anciens. Je lui fais observer que si, chez
les Grecs, les hommes allaient relativement nus, les femmes étaient généralement
fort vêtues.
Sarah
est éloquente ; les mots se suivent dans sa bouche sans effort, avec propriété
et distinction, excepté quand elle fait exprès d'accentuer sa pensée par un
mot plus cru. Son geste, quand elle discute, scande sa parole, ses deux mains
lui viennent en aide ; elle prend, pour ainsi dire, l'interlocuteur corps
à corps et le secoue à distance sous la double action de la parole et du geste
; elle sait élever la voix et la faire dominer en un tumulte rageur. Puis,
calmée au milieu du silence, elle accumule ses raisons avec une précipitation
martelée, obstinée, une lucidité qui devine, pénètre, devance les arguments,
les distingue, les sépare et les combat un à un. Et quand elle sent qu'elle
est à bout de raisons, qu'elle n'a pas convaincu, ou qu'il faut convaincre
glus encore, elle noie l'ensemble dans un flot brûlant, désordonné, intarissable,
qui emporte tout.
On
sert du thé. Je lui en donne. Sarah y goûte et, brusquement, avec une grimace,
le crache dans la tasse même :
«Qu'est-ce
que vous m'avez mis là dedans?»
Souriant
à cette question, je lui réponds
«Du
thé.... »
Mais
Sarah est nerveuse, inquiète. Elle dit qu'elle a une peur affreuse du poison
et se demande sérieusement ce qui va arriver.
«Depuis
que j'ai goûté à ce thé, j'ai la langue qui râpe. »
Elle
fait venir le maître d'hôtel; il proteste de son innocence et dit que « c'est
la cuisinière ».
«
Appelez-la-moi ! Non, n'y allez pas appelez-la par le tuyau de caoutchouc.
Inutile de la prévenir ! »
Pendant
que la cuisinière monte, Sarah manifeste une impatience extrême, s'indigne
de ces négligences de domestiques et laisse presque percer des soupçons.
Entre
la cuisinière, grande femme solide.
«Avec
quoi avez-vous fait ce thé? dit Sarah de sa voix héroïque.
-
Avec de l'eau de la bouillotte.
-
Non, ça n'est pas vrai ; il est épouvantable.
-
Mais, madame....
-
Ne racontez pas d'histoires. C'est quelque horreur qu'on avait mise dans l'eau
ou bien de l'eau sale. Enfin, goûtez, goûtez, voyons ! C'est épouvantable
!
-
Mais, madame, je ne sais pas.
-
Vous devriez savoir, enfin ! On n'empoisonne pas les gens pour dire après
qu'on ne sait pas.... »
La
cuisinière en entend de fortes. Elle s'en va, silencieuse. Calmée, Sarah reprend
sa partie, et la femme de chambre vient demander si elle veut qu'on lui fasse
une autre tasse de thé.
«Oui,
mais j'espère qu'on ne va pas encore m'empoisonner ! »
Mme
de Najac parle avec horreur de l'assassinat du roi Humbert.
Sarah
estime qu'il n'a rien de très émouvant.
«
C'était un homme laid, hideux, comtesse chérie, avec des yeux de diable et
des moustaches de fou. Il n'aimait pas les arts et j e déteste ça, que voulez-vous
! Ah ! qu'il était laid ! »
La
figure de Sarah exprime un effroi comique.
«
Et puis, comtesse chérie, écoutez-moi. Un couvreur qui tombe d'un toit
et se casse la tête sur le trottoir, c'est tout aussi triste. Que voulez-vous!
c'est la destinée des rois, et voilà tout. »
Elle
flétrit avec horreur le meurtre de l'impératrice d'Autriche.
« Mais cet Humbert !... »
Sarah,
quelques instants plus tard, parle de la vieille Olga de Lagrenée et déclare
qu'elle était «d'un esprit étourdissant ». Et elle raconte en pouffant de
rire que dans une garden-party à l'ambassade d'Angleterre, elle voit s'approcher
d'elle une dame qui lui dit :
«Vous
ne me reconnaissez pas?
-
Mais si, mais si, répond Sarah avec mille sourires, comment pouvez-vous croire...
-
Alors, réplique l'inconnue, dites-moi mon nom. »
Sarah,
embarrassée, balbutie aimablement :
«
Oh! vous m'avez troublée, je ne puis absolument pas... Oh ! mais c'est ridicule,
un nom que je sais si bien.... Aidez-moi; madame.... madame....
-
Mme de Pétrigny.
-
Ah! c'est cela ! Chère madame de Pétrigny
-
Eh bien ! non, je suis Mlle de Lagrenée ! » Et elle lui tourne le dos.
Sarah,
en racontant cette histoire, se tord, fourre sa tête dans le rideau, tant
elle rit. Et comme je m'écrie
«
Quel mauvais goût de vous faire une si cruelle plaisanterie ! »
Elle
me répond, de la meilleure foi du monde
«
Oh ! ça n'avait pas d'importance, nous étions si liées! »
On
parle des « absences» qu'on a en face de certaines figures ; elle raconte
une amusante histoire avec le prince de Galles et le roi de Grèce, et une
autre qui lui est arrivée avec la reine de Hollande. Reçue par la reine, Sarah
était assise auprès d'elle et la reine parlait à Sarah de choses très intéressantes;
puis elle se leva. Sarah, qui, alors, «ne savait pas le protocole» et, de
plus, très intéressée par ce qui venait d'être dit, s'écrie :
«
Oh! non, encore un petit moment, vous n'êtes pas si pressée ! Rasseyez-vous.
Je vous en prie, rasseyez-vous ! »
La
reine se rassit.
Sarah,
disant adieu à la comtesse dans le cabinet de toilette, la taquine, déclare
que Bresci, l'assassin italien, a accompli, à son point de vue à lui, une
action admirable d'abnégation et de courage.
« C'est incontestable ! »
Mais
la comtesse est troublée par ces propos subversifs et dit au revoir. Sarah
lui offre gentiment le bras et la reconduit jusqu'en bas.
A
mon dernier salut, elle répond par son petit geste affectueux du doigt sur
la bouche.
31 au soir.
Le geste, chez Sarah, quand elle joue; remplit le rôle d'un accompagnement merveilleux. Il nuance le texte, en précise la signification, en retient ou en prolonge la portée, réduit ou accroît son importance selon les différents cas. C'est une étude intéressante pour un musicien, au point de vue particulier des accompagnements et de la valeur qu'il faut leur donner.
2 août.
Dans l'atelier. Elle sculpte d'après une femme blonde que je connais pour l'avoir vue chez Mme Lemaire (celle qui posait pour une Ophélie). Sarah fait une tête de jeune fille morte qu'un crabe embrasse, agrippe. Cette composition s'appelle : Le Baiser de la Mer. Sarah est debout et toute à son travail, tandis que l'on cause autour d'elle. Je parle de Mme ***. Et Sarah, après quelques réserves, la couvre de louanges. Quand je pense à la façon dont cette femme parlait d'elle !
3 août.
Ce
soir, avant le dîner, je suis allé mettre des fleurs autour de la glace, dans
la loge de Sarah. Elle est arrivée, pendant que nous travaillions, en robe
claire, molle et charmante, et avec un très joli manteau noir. On lui tend
des papiers, des comptes.
«Dominga
! Marie ! il n'y a donc pas moyen de vous avoir? Faites-moi du thé! » Elle
tient les papiers d'une main, son face-à-main de l'autre ; elle lit pendant
qu'on lui fournit des explications. Puis, elle se lève, se regarde dans la
glace, sourit, et accueille la fille de Duberry venue pour quelques jours
à Paris; cette jeune fille a remporté des récompenses aux concours. Sarah
lui dit en l'embrassant :
«Eh
bien ! tu as donc eu tous les prix? - Douze », répond modestement la jeune
fille.
Sarah
est émerveillée de ce sang-froid. Elle fait quelques pas, s'arrête devant
les fleurs. Elle me remercie et me rappelle qu'elle avait conservé l'autre
encadrement sept mois entiers, alors même qu'il était complètement fané.
Le
soir. L'Aiglon,
derniers actes. Quand nous arrivons dans sa loge, Sarah est étendue sur sa
chaise longue, causant. Nous parlons de choses et d'autres. Elle est exquise
dans cet uniforme blanc, avec les décorations et un hausse-col noir. Ses yeux
clairs luisent - doucement au-dessus du rouge des lèvres. Elle se lève à l'annonce
du régisseur et nous dit de nous mettre dans son avantscène. Nous voyons de
là le quatrième acte, où elle est si surprenante par la sobriété de son jeu
et sa tenue. Quand elle donne à Guitry l'assiette servie, elle la lui tend
d'un geste brusque qui fait tomber un des pains. Au moment des «mains de Joséphine»,
elle est divine, d'une silhouette mélancolique et si noble qu'en la regardant
on oublie presque d'écouter cette voix incomparable qui chante sur les notes
graves avec la suavité tendue d'un alto.
Après,
dans sa loge, elle est sur la chaiselongue, et entourée de visiteurs dont
un, M. de L..., secrétaire de R..., gros homme bavard qui s'efforce de convaincre
Sarah qu'elle sera décorée. Sarah montre une incrédulité tout à fait insoucieuse,
d'ailleurs, et sourit presque ironiquement en disant qu'on prétend qu'elle
le sera par le Tribunal de Commerce. Je lui demande si elle a les Palmes.
Elle ne goûte pas cette plaisanterie et se fâche presque :
«Vous
pensez bien que je ne les aurais pas acceptées!»
.
J'essaie de lui expliquer.... Mais pas moyen.
Au
cinquième acte, sous le rayon blanc, Sarah est diaphane, bien que cet uniforme
ne l'amincisse pas.
Avant
le sixième, elle s'appuie sur mon bras pour monter les marches qui conduisent
à la scène et sa main y laisse un parfum d'ambre qui persiste encore.
Ensuite,
dans la loge, nous causons. Elle trouve, je ne sais pourquoi, que Frédéric 2 « a une voix de théâtre
», que le comte P... est « faux comme un jeton», que la Duse n'a pas le droit
de se plaindre du Feu, que d'Annunzio n'a pas mérité tant de reproches du
public à propos de ce livre, où il n'a eu que le tort de se glorifier constamment.
En
me tendant la main, Sarah me fait une petite révérence comique.
La mort est jouée, ce soir, magnifiquement, avec plus de réalisme que d'autres soirs. La peau semble bridée sur les pommettes. La pâleur devient presque cadavérique. La scène de la lecture de la lettre est extraordinaire : cette respiration monotone, sourde, étranglée, ce regard douloureux et fixe, tous ces signes accusant une tristesse, une faiblesse mortelles, attestent indéniablement le génie ; ce n'est pas seulement avec du talent et de l'expérience qu'on peut arriver à cela. Ce geste rageur dont elle triture ses oreilles pour mieux entendre, l'avidité, l'effort de son esprit en ce moment de déchirant souvenir, et le «Napoléon » final, entrecoupé, mais proféré cependant avec une sorte d'adoration passionnée, tout cela égale les plus belles oeuvres immobiles.
![]()
Deux histoires de Sarah à se rappeler:
celle
de la reine Ranavalo, à qui on met, pour une réception, un corset et des gants
et qui commence à pleurer parce que ça la gêne ; et celle du shah de Perse,
qui fait habiller toutes ses femmes en danseuses de l'Opéra.
5 août.
Chez
Sarah. On me fait monter dans la bibliothèque où elle doit, me dit-on, venir
me serrer la main. Elle entre, en satin blanc, s'assied sur le bureau
«Je
travaillais. J'écrivais. - Vos Mémoires?
-
Non ! Un article pour une revue américaine, sur Hamlet. Ça me fatigue ! -
Pourtant, vous écrivez très facilement.
-
Oui, mais il faut que j'entre dans des détails techniques ; il faut que je
parle des différents acteurs qui ont joué le rôle. Rostand me reproche d'avoir
accepté cela; il dit : « Vous avez tort de livrer de votre «mystère. » Mais,
vous comprenez, on me paye cet article quinze cents francs ! »
Elle
sourit ; je sens qu'elle donne cette excuse pour faire une chose qui, au fond,
l'amuse.
«
Que voulez-vous ! Je leur donne pour quinze cents francs de mystère, voilà tout !
-
Que fait Madrazo?
-
Je crois qu'il travaille.
-
Et vous, travaillez-vous? Vous savez que je pense toujours à cet opéra parlé
! J'en ai parlé à Rostand.
-
C'est qu'il faut trouver un beau sujet. - Mais, Orphée, voyons! Ce serait
merveilleux! »
Nous
parlons de la grosse G....
«Elle
est très brave femme, très gentille, cette pauvre G.... Et puis, on la mènerait
jusqu'au bout du monde avec un gâteau ! »
Et
Sarah imite les mouvements de lèvres d'une personne affriolée par la vue d'une
boustifaille, en roulant de petits yeux gourmands. Je lui demande de qui est
la fille de son mari....
«La
bonne G... le trompait ferme, (elle est trop bonne, n'est-ce pas? pour refuser).
Elle a été amoureuse folle de N..., mais ça n'a pas duré longtemps. Il la
trompait aussi, et de toutes les façons. »
A
ce propos, elle se met à parler de bien des choses avec une liberté surprenante
et une grande justesse, s'exprimant avec force, mais sans aucune crudité.
On
annonce Mme X.... Sarah fait un geste de lassitude infinie. Elle s'adresse
à Émile d'un ton plaintif
«Oh!
non, non! Dites que je dors. » ,j'objecte faiblement :
«Elle
a peut-être vu ma voiture devant la porte. »
Elle
bondit :
«Alors,
non! Courez! Adieu!»
Elle
me pousse avec un affolement comique
«Adieu!
Adieu ! Dites quelque chose, dites que vous ne m'avez pas vue, qu'on ne m'a
pas réveillée.... »
Et
elle disparaît. En bas, je rencontre Mme X... et je l'emmène; tout s'arrange.
On avait, précédemment, annoncé le comte C....
«Ah!
non! s'écrie Sarah, je ne veux pas voir ce vieux gâteux !
-
Il demande quand vous pourrez le recevoir.
-
Jamais.... Mais dites-lui : toujours! et que je serai charmée. C'est peut-être
un moyen pour qu'il ne se presse pas de revenir. »
8 août.
Envoyé ce matin à Sarah des aubergines froides que Mme Stern avait bien voulu faire faire pour elle.
Ce
soir, en remontant le boulevard Malesherbes, je vois arriver Sarah en voiture
; je m'avance. Elle m'aperçoit et sort la tête par la portière.
«Merci!
» me crie-t-elle.
Un
léger baiser du bout des doigts, un sourire très jeune, un chapeau noir sur
des cheveux blonds.
La
voiture file.
10 août.
Sept
heures. Chez Sarah, au moment où elle va partir pour le théâtre. J'entends
une voix qui se fait grosse en manière de plaisanterie et qui dit :
«
Entrez ! Entrez ! Entrez ! Entrez ! » La portière de la salle à manger se
soulève et Sarah apparaît toute prête, vêtue de ce manteau noir ajusté qui
lui va si bien, et d'un chapeau noir en paille orné de violettes noires.
«Vous
venez d'un tard! C'est pour me voir le moins possible ! »
Elle
descend les marches et, arrivée à la porte cochère :
« Saryta, est-ce que j'ai trop de poudre?»
Je
suis debout derrière elle et elle me lance un regard moitié moqueur, tandis
que Saryta lui montre du doigt, sous l'oil, un endroit où s'est amassé un
peu de poudre. Sarah frotte avec son doigt.
«
Vous assistez à la toilette, hein ! » D'un mouvement léger et rapide elle
se tourne à demi vers moi et me pince le nez.
Puis
elle enjambe le pas de la porte, entre dans la voiture, fait le geste d'adieu
si charmant du bout des doigts et s'éloigne au trot preste de son attelage.
![]()
1-.
Sarah me l'a souvent répété, Offenbach, alors chef d'orchestre au Théâtre-Français,
avait tout de suite vu ce qu'elle était, ce qu'elle serait, et alors qu'on
la critiquait ou la raillait il ne cessait pas de lui dire : «Vous êtes dans
le vrai. »
2-
M. Frédéric de Madrazo.
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