LA GRANDE SARAH
CHAPITRE V
A Belle-Isle. - Le Sarahtorium. - Histoire du Boa. - Au Tennis. - La queue de Tigre. - Une improvisation d'Hugo. - Souvenirs de théâtre.
Belle-Isle, mardi.
Je
suis arrivé ce matin.
Odieux
voyage. Quiberon... Le Palais.... Étapes qui m'ont rappelé mon séjour de naguère
dans cette région avec Marcel 1
et nos diverses mésaventures.
Sarah
m'avait envoyé sa victoria au débarcadère et j'ai traversé dans ce véhicule
attelé de deux chevaux fringants la lande mauve et dorée parcourue naguère
en compagnie de Marcel dans une carriole branlante.
Des
bras levés et des cris accueillent mon arrivée. Sarah emmitouflée de gaze
verte, gantée de suède, Suzanne Seylor, Mme Hammacher, Clairin, portant un
immense chapeau de paille orné d'un long voile (pourquoi?), le vieux Geoffroy,
Maurice, sa femme et ses filles s'empressent autour de moi.
«
Venez, venez, venez ! dit gaiement Sarah. On va déjeuner d'abord. Vous aurez
tout l'après-midi pour vous faire une petite beauté. Nous avons des maquereaux
à la Ponchon, dépêchez-vous ! »
Et
dans un bruyant tohu-bohu nous nous mettons à table. Les maquereaux « à la
Ponchon » sont des maquereaux qu'on a coupés en deux, copieusement imprégnés
de gros sel et suspendus, ainsi crus, à un mur en plein soleil; deux heures
après, ils sont cuits ; le sel a mariné la chair et on les mange tels quels.
Sarah,
pendant le déjeuner, est follement gaie ; elle plaisante sur toutes choses,
effleure mille sujets qu'elle abandonne aussitôt, nous annonce l'arrivée «
d'un jeune poète très doué nommé Fraudet » qui doit lui lire une pièce, nous
parle de son voisin, M. X..., propriétaire de l'affreux castel en briques
dont on aperçoit de la salle à manger les pitoyables tourelles moyen âge,
et me raconte comiquement des drames mystérieux et sinistres où il aurait
trempé....
Après
le déjeuner, nous nous rendons dans ce qu'on a nommé le « Sarahtorium ». C'est
un endroit ensoleillé où Sarah a fait planter des tamaris qui n'ont guère
qu'un mètre et demi de haut et au milieu desquels on a installé des chaises
longues et des tables de jardin. Les rites de BelleIsle exigent qu'on y fasse
la sieste après le déjeuner. Étrange sieste, durant laquelle on ne cesse de
bavarder, commentant les articles de journaux et de revues que le facteur
vient d'apporter, de faire la chasse aux insectes et de se lever à tout moment
pour épier avec angoisse l'arrivée haïssable des touristes qui, du haut d'un
lointain monticule et armés de longues-vues, essayent d'apercevoir Sarah Bernhardt
! Seule, Sarah prend la sieste au sérieux ; elle ferme les yeux, se couvre
la figure d'un voile épais et dit de temps en temps :
«Je
dors! Je dors!»
Soudain,
elle «se réveille» et déclare qu'elle en a assez. Nous voilà tous debout.
Et c'est alors une longue promenade le long du «canal », dans des petites
allées, entre des rochers, une visite à la ferme, une longue station devant
la cage du grand-duc (nommé Alexis, naturellement) et que Sarah taquine à
travers les barreaux en lui faisant : « Ksch ! Ksch ! » pendant qu'il ouvre
sur nous ses grands yeux aveugles, ronds et glauques. Puis l'on se rend à
l'atelier de Clairin, petit pavillon qu'on a bâti pour «le cher Jojotte »
à proximité du fort. Il se compose d'une vaste pièce, d'une petite chambre
à coucher et d'un minuscule cabinet de toilette contenant une baignoire où
Clairin prend des bains d'algues marines. Le bain d'algues marines est très
prisé à Belle-Isle, et chacun se plaît à en vanter les vertus vivifiantes,
antiseptiques et somnifères.Ma
chambre est au premier étage du fort, de plain-pied avec le toit, meublée
de façon confortable et rustique. J'y range mes affaires, j'y fais un peu
de toilette et vers sept heures je descends. Je trouve Sarah seule dans le
salon attenant à la salle à manger. Ces deux pièces sont charmantes, claires,
remplies de meubles blancs et coloriés, avec de grandes fenêtres largement
ouvertes sur la mer. Causerie à bâtons rompus avec Sarah.
Histoire du boa constrictor. Sarah avait acheté en Amérique du Sud, un énorme boa qui, selon l'affirmation du marchand, s'était alimenté depuis peu et endormi «pour plusieurs mois » ; elle l'avait fait transporter à Belle-Isle pour le mettre dans le salon et « poser ses pieds dessus après le dîner ». Mais le marchand avait menti : un temps très long s'était déjà écoulé depuis le dernier repas du boa; et quelques jours après l'arrivée à BelleIsle, pendant qu'on jouait aux dominos, il se réveilla « avec une faim atroce » ouvrant une gueule effrayante et voulant « manger tous les coussins du canapé ». Sarah eut à peine le temps de saisir son revolver et de tuer le monstre « de le ttuer, de le ttuer, là, là, au milieu des coussins ! » J'écoute bouche bée ce récit fait par Sarah avec un accent convaincu, tout en m'efforçant de découvrir dans ses yeux gris et verts si elle y croit pour de bon.Pendant le dîner, brusquement, avec une violence inouïe et rageuse qui nous étonne, elle commence à « taper » sur les X... (qu'elle connaît à peine) et, attisant elle-même sa fausse colère, elle se monte à un tel degré que je ne puis me tenir de l'interrompre sèchement pour défendre ces gens avec véhémence. Puis, soudain, tout en parlant, je me suis rendu compte qu'ils n'en valaient pas la peine et je me suis tu au beau milieu d'une phrase, décidé à écouter patiemment la fin du réquisitoire; mais Sarah, redevenue calme et souriante, s'est mise à parler d'autre chose....
Mercredi.
Belle
matinée. Flâneries. Sarah, après un bain d'algues, prend un bain de soleil
couchée sur le toit du fort, en robe japonaise et en chapeau de Panama, un
voile vert autour du cou. Elle est heureuse ici et s'étire paresseusement
après quatorze mois de travail continu.
Ayant déjeuné, puis accompli les rites de la «sieste », nous montons en break
pour aller voir « si les fleurs sont belles » dans le jardin d'une petite
villa toute proche que Sarah vient d'acheter. Elle ravit le jardinier par
ses éloges, par ses petites tapes sur l'épaule.... Au retour, comme les chiens
s'essoufflent à nous suivre, elle fait ralentir l'allure des chevaux.
Tennis.
Ce n'est pas facile de jouer au tennis avec Sarah. Elle «sert » bien et riposte
vigoureusement; mais, comme elle ne veut pas faire un seul pas, il faut qu'on
lui envoie les balles à l'endroit précis où elle peut les rattraper sans changer
de place. Maurice, qui joue à merveille, excelle à ce service-là; Geoffroy
et Clairin s'en tirent assez bien, mais avec de fréquentes défaillances qui
provoquent des imprécations furibondes. Bien entendu, j'ai soin de ne pas
m'y exposer et je reste à travailler dans le petit kiosque aux raquettes en
m'assoupissant de temps à autre. Soudain, un rire, le vrai rire de Sarah,
éclate, se prolonge.... Qu'a-t-elle donc?
«
C'est que je viens de me rendre compte qu'à nous trois, Geoffroy, Clairin
et moi, nous avons plus de deux
cents ans ! Le tennis des invalides ! » s'écriet-elle joyeusement. Et, cette
idée lui apparaissant avec tous corollaires comiques, elle rit, elle rit,
spécifiant l'âge de chacun.
Tant
d'insouciance dans une question aussi grave pour une actrice, pour la plus
illustre jeune première de tous les temps et qui est obligée de gagner sa
vie, montre un élan d'abandon aussi touchant que la remarque est cocasse.
Un
domestique apporte des boissons fraîches et annonce à Sarah qu'il y a des
escargots à la cuisine. Malgré nos cris d'horreur, elle ordonne qu'on les
apporte sur-le-champ et les mange avec volupté. Puis elle rentre au fort dans
sa petite voiture à âne, que nous escortons.
Dîner. Discussions passionnées à propos de riens. Dominos. Puis, je ne sais pourquoi, je me mets au piano et commence à fredonner la chanson bohème de Carmen. Maurice esquisse un pas espagnol, ses deux filles l'imitent, j'accélère le mouvement. Clairin enlace la grosse Mme Hammacher, la fait tournoyer, et voilà soudain le vieux Geoffroy qui, en knickerbockers et boudiné dans un norfolk jacket, bondit, tape du pied et improvise le plus étourdissant des fandangos. Avec un brio et une vivacité incroyables, il exécute des virevoltes vertigineuses, des flexions du torse, des moulinets et des jetés-battus, faisant trembler les lampes, renversant les chaises... Il termine cette danse frénétique par un «aïe donc ! » très sec de la tête et du rein ; et c'est d'une telle drôlerie, que j'abandonne le clavier et roule à terre en riant. Alors on se livre à une hilarité hurlante, convulsive, presque douloureuse ; on se tient les côtes, on gémit. Sarah, la tête dans ses mains, pleure de rire avec des hoquets et des sanglots ; elle étouffe, se renversant en arrière, les yeux fermés, s'apaise, puis se plie en deux pour rire encore....
Jeudi.
J'ai
passé la matinée dans l'atelier de Clairin, travaillant un peu et bavardant
beaucoup en compagnie de cet excellent homme au cour si généreux, si délicat.
Je ne me lasse pas de l'entendre parler de la jeunesse de Sarah, du temps
de ses fameuses excentricités, de sa maigreur, de ses tapis en velours changeant,
de son lit en forme de cercueil, de ses ascensions en ballon captif, le temps,
enfin, du grand portrait de Sarah en satin blanc avec ses deux chiens, par
Clairin lui-même.
Entre
autres choses bizarres, il m'a raconté ce matin qu'elle avait eu pendant quelques
jours l'idée de se faire greffer sur les reins une queue de tigre et qu'il
s'était trouvé un chirurgien pour se charger de l'opération, moyennant une
assez grosse somme payable d'avance. Il fallut que les amis de Sarah, alarmés
par cette folie intervinssent catégoriquement auprès de ce misérable. Elle
finit enfin par renoncer à sa lubie.
Pendant
le déjeuner, je lui en parle. «C'est vrai, me répond-elle en souriant ; ça
m'aurait tant amusée! A certains moments, je l'aurais laissée traîner tranquillement
sous ma robe et, au contraire, dans les moments de colère ou de gaieté, je
l'aurais relevée fièrement et elle aurait retroussé ma traîne comme une épée
! Au fond, ajoute-t-elle d'un air sérieux, j'ai été stupide de me laisser
dissuader.
Mais
je ne crois pas que cette dernière phrase soit sincère... Car Sarah m'a bien
souvent parlé aussi de cette période de sa vie, en se moquant d'elle-même
«J'étais
idiote, comme toutes les jeunes femmes ; je voyais tout de travers.... » Elle
me disait un jour:
«J'étais
assez bête pour préférer la :compagnie d'un tas de crétins élégants à celle
des hommes supérieurs qui m'entouraient. Quand je pense qu'un jour j'ai lâché Victor Hugo au milieu d'une conversation pour retrouver des gens du Jockey! »
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A propos d'Hugo et du peu d'importance qu'elle lui accordait alors dans sa frivolité de jeune vedette capricieuse et adulée, elle m'a raconté l'histoire suivante. Au moment de la reprise de Ruy Blas à la Comédie-Française, pendant une répétition de la scène où la Camarera Mayor énonce des préceptes
... Une reine d'Espagne
Ne doit pas regarder à. la fenêtre....
Quand le roi n'est pas là, la reine mange seule....
Sarah, impatientée par les lenteurs de la mise en scène, se jucha sur la grande table en attendant sa réplique et s'y assit les jambes ballantes en prenant un air excédé. Alors, Hugo, se tournant vers elle, lui dit, du ton le plus cérémonieux :
Une reine d'Espagne, honnête et respectable,
Ne devrait pas grimper ainsi sur une table.
Après le déjeuner, excursion au Palais. Souvenir de mon passage avec Marcel : le pénitencier, le canal, l'hôtel de Bretagne.... Nous faisons quelques achats ridicules dans les magasins « chics ». Retour agréable en victoria seul avec Mme Maurice Bernhardt. Nous parlons de Sarah et de Maurice ; considérations mélancoliques sur la mère et le fils, par l'épouse....
Samedi.
Les
journées s'écoulent à peu près semblables. Sarah se montre à tout moment intéressante,
délicieuse, et même à l'occasion un peu irritante...
Elle
a parfois des vues singulières et belles. Elle parlait hier des cous inclinés
des jeunes Bretonnes à la messe, un jour de pardon, évoquant «toutes ces nuques
blanches, tous ces petits bonnets qui se baissaient et se relevaient en cadence....
» Ce matin, il fut question de la Duse. « Quelle jolie tête! dit Sarah; cette
bouche dédaigneuse, ces belles dents, ses yeux souriants et désolés ! Et quel
charme ! C'est une grande actrice. Quel dommage qu'elle soit si poseuse!... »
A
propos de Mme Favart, Geoffroy lisait «Ennuyeuse tant que vous voudrez, mais
elle avait du talent.
-
Aucun ! s'écrie Sarah. Ne me parlez pas de cette horrible femme noire au grand
nez ! Elle parrrlait comme ça, en vibrrrant. Un long buste, pas de jambes,
et les mains affreuses avec du ventre aux doigts ! Quelle horreur! »
Pour
Guitry, elle est tout admiration.
Sur
Mounet-Sully :
«Il
était d'une beauté magnifique! ! Et quel brave coeur ! Mais il voulait faire
le fou. Quelquefois, il était absolument merveilleux et d'autres fois, infâme!
Je lui avais dit à plusieurs reprises :
«Dans
Hernani, quand je me précipite sur vous en criant : « Vous êtes mon lion superbe
et généreux », pensez à me recevoir et à me retenir : vous savez «combien
je suis violente en scène et vous me prenez si mollement qu'un jour vous me
laisserez tomber.» Eh bien, c'est arrivé ! Je m'élance, les bras en avant
et Mounet, qui ne songeait qu'à son attitude, m'attrape si mal que je me fous
par terre (sic). J'étais furieuse ! je l'aurais tué !!! Pauvre Jean 2....
C'était un grand lyrique, un chanteur. Mais de temps en temps, il voulait
être réaliste à la fin de Ruy Blas, par exemple, quand il s'empoisonnait,
au lieu de vider la fiole très vite, il se mettait à faire glouglou! »
On
cite des noms d'acteurs. Mlle Fargueuil : « Je ne me la rappelle pas bien.
» Julie Delaporte : «Elle était charmante, remarquable. Mais trop laide! »
Régnier : « Il avait tout contre lui, sa voix, son physique. Mais, à force
d'intelligence, il était devenu un acteur extraordinaire. C'était un professeur
unique ; il a toujours eu confiance en moi et Dieu sait pourtant que j'étais
une élève insupportable ! » Croizette : «Quelle belle créature ! Pas très
intelligente. Un soir, nous sommes allées ensemble aux Variétés voir une revue
; on y faisait une imitation d'elle et de moi, qui venions de créer Le Sphynx
aux Français. C'était Baron qui m'imitait ; un autre comique, je ne sais plus
lequel, imitait Croizette. Ces deux hommes habillés en femme étaient tellement
hideux, tout ça était si laid, si vulgaire, que je me suis levée hors de moi
et suis partie en faisant claquer la porte de la loge. Mais Croizette est
restée et s'est beaucoup amusée ! » 3
Le
vieux Martel : « Dieu! qu'il était mauvais! Comme il n'avait pas de nez, il
s'en mettait un en cire. Un jour que nous jouions Zaïre en matinée, par une
chaleur effroyable, j'étais à genoux devant lui, le dos au public ; il récitait
une tirade et tout à coup, je vois son nez qui fond. Je lui dis tout bas:
«Fais attention, ton nez coule, il va tomber sur moi. » Mais il n'entendait
pas et, tendait l'oreille. « Ton nez ! Ton nez ! » Alors, cet imbécile porte
vivement sa main à son nez qui était devenu tout mou et qui s'aplatit ! La
salle s'esclaffait, c'était odieux ! »
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Dimanche.
Après
le déjeuner nous allons dans l'atelier de Clairin où il fait moins chaud qu'au
« Sarahtorium ». J'observe Sarah pendant qu'elle marche en s'appuyant sur
sa canne. Cela me fait mal de la voir souffrir à chaque pas. De temps à autre,
pour se reposer, elle s'arrête sous un prétexte quelconque, montre quelque
chose au loin, regarde une fleur; mais, stoïque, elle bavarde, sourit, ne
se permet pas une plainte. Hier, Clairin lui dit tout bas:
«Vous
avez mal?
-
A peine, mon Jojotte ; n'y pensez pas. »
Mais
par moments on voit qu'elle souffre beaucoup 4.
Dans
l'atelier, elle fait installer son écritoire, ses papiers et se met à écrire
très vite. Elle travaille à une pièce Adrienne Lecouvreur. Singulière idée.
Mais elle aime le personnage et ne veut plus jouer la pièce de Legouvé qu'elle
trouve trop mauvaise. Alors, elle la refait! Je lui dis «Toute médiocre qu'elle
puisse être, cette pièce vous a procuré, comme à Rachel, de grands succès.
-
Je ne sais pas comment Rachel s'arrangeait, mais moi, chéri, je ne peux rien
en tirer. Rien. »
J'ai
beau lui rappeler les nombreux passages où elle en tire des effets saisissants,
impossible de lui faire changer d'avis.
Jeudi.
Plusieurs jours ont passé sans que j'écrive.
Épisodes divers. Diner dans une ferme appartenant à Sarah et située assez loin d'ici. Nous avions transporté le repas, les domestiques, les chaises, les tables, tout un déménagement compliqué, difficultueux et fort gai.
Arrivée, séjour et départ de René Fraudet, le jeune poète très doué 5; lecture de sa pièce qui a plu et que Sarah se propose de jouer.
Parties de pêche animées d'incidents tumultueux. Visite du voisin «sinistre », vieil homme courtois et placide à grosses moustaches, que Sarah, avec mille coquetteries et une maladresse extrême, essaye de « cuisiner » pour lui arracher des secrets probablement imaginaires.
Je dois partir demain.
«Il s'ennuie avec nous ! déclare Sarah d'un ton résigné. Il va aller retrouver des tas de gens qui ne l'aiment pas autant que nous l'aimons. C'est toujours comme ça dans la vie ! Il s'imagine qu'il va beaucoup, beaucoup s'amuser, mais il s'ennuiera encore plus qu'ici. Et ce sera bien fait ! »
Après le dîner ce soir, elle a dormi dix minutes sur le divan. Elle a toujours possédé cette faculté précieuse de s'anéantir ainsi dans un sommeil profond pendant quelques instants, au milieu des conversations et du bruit. C'est un des secrets de sa merveilleuse activité.
Tout à l'heure, pendant qu'elle sommeillait, très calme, la tête appuyée sur son bras plié, je me la représentais tour à tour dans Théodora, franchissant le théâtre en trois bonds pour verrouiller la porte, puis se retournant avec une souplesse de félin ; dans La Tosca, le couteau à la main, l'oeil oblique, les mâchoires grinçantes, guettant l'approche de Scarpia ; dans Hamlet, rampant vers le trône en dardant sur Claudius des regards de démon; dans La Samaritaine, parcourant la place publique en proie à une exaltation sublime et dominant de sa voix retentissante les clameurs de la populace....
Visions inoubliables, grandioses, comme aucune autre comédienne n'en pourra jamais susciter.
Quiberon, vendredi.
J'ai quitté Belle-Isle ce matin. Sarah, dans un nuage de « fraîches mousselines
», sans chapeau, ombrelle ouverte, est venue en s'appuyant sur mon bras et
suivie de tous les habitants du fort, m'accompagner jusqu'à la voiture.
«Jurez
que vous reviendrez l'année prochaine, Reynaldo, jurez-le: ça nous portera
bonheur. »
Et,
après qu'on s'est embrassé, elle ajoute :
«
Je vous pardonne de mous quitter si vite, à la condition que vous allez beaucoup
travailler et surtout que vous viendrez en Amérique cet hiver. Il le faut,
il le faut absolument! Je vous l'ai dit souvent, c'est absurde de ne pas profiter
du succès que vous avez là-bas. Vous viendrez avec moi, avec nous. N'est-ce
pas, Suzanne, qu'il faut qu'il vienne?... Mais non, vois-tu, il craint encore
de s'ennuyer avec nous ! »
A
la faveur de ces bavardages, de ces plaisanteries affectueuses qui travestissent
la mélancolie des départs, je dissimule mon émotion. La voiture s'ébranle.
Sarah dit au cocher :
«
Faites attention, n'allez pas trop vite ! »
Et
jusqu'au tournant de la route je vois des bras levés qui s'agitent, j'entends
des voix qui crient:
«Au
revoir! Au revoir! »
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1-
J'avais fait quelques années auparavant un voyage en Bretagne avec Marcel
Proust.
2- Je l'ai entendue deux fois appeler ainsi Mounet-Sully par son prénom. Réminiscence
d'amour
3- Sarah, l'on se demande pourquoi, n'aime pas du tout les imitations. « Ça ne
m'amuse pas», déclaret-elle. Un jour, un artiste fort médiocre de sa troupe
ayant fait devant elle l'imitation de Guitry où il excellait, elle lui dit
avec un sourire affectueux: « Quel dommage, mon petit, quel dommage que vous
ne jouiez pas toujours comme ça!»
4- Je n'oublierai jamais l'impression d'horreur que je ressentis quelques années
plus tard en recevant à Clermont-en-Argonne, par une matinée du lugubre hiver
de 1915, le télégramme suivant : « Ami chéri, on me coupe la jambe demain
matin. Pensez à moi. Sarah.»
5-
Aujourd'hui, M. Pierre Frondaie.
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