Marcel Proust
Lettres à Reynaldo Hahn

XIII-169

Dimanche [30 août 1914] 1

 

  

Mon petit Reynaldo

  

Puisque je ne pourrai pas à Melun 2, je crois que je partirai pour Cabourg, si toutefois les trains marchent. La seule raison qui me retenait était ma belle-sceur et sa fille[J Mais elles sont à Pau. Les endroits paisibles ne sont pas accessibles aux gens comme moi qui ne peuvent faire de longs trajets en chemin de fer.

J'ai recommandé Guiraud Rivière 3 à Gauthier-Vignal 4 et à Cocteau. Ce sont les seules personnes que j'ai vues, si j'en vois d'autres, je n'y manquerai pas. Je regrette que pour moi ce soit impossible.

Je suis bien étonné que mes condoléances aient touché la personne en question 5. Car j'avais dû faire entre mon antipathie ancienne (et oubliée), ma reconnaissance nouvelle, l'admiration inculquée, le désir de ne pas paraître ingrat, la peur que ma lettre ne soit montrée, une cotte taillée très mal, et fort guindée. Les condoléances plus que tout autre genre épistolaire relèvent du vers que je me rappelle mal

Pour que je sois ému il faut que vous pleuriez 6.

Mais à leur (Quelle horreur je m'aperçois de ce dessin 7 mais je n'ai pas le courage de recommencer) tour les condoléances glaciales peuvent retourner ce vers aux

personnes qui n'ont pas su inspirer mieux parce qu'on ne les sentait pas sincèrement tristes.

Mon cher Reynaldo, quel bonheur ce sera de se revoir quand ces jours affreux seront finis et si nous n'avons pas trop d'amis à pleurer. D'ailleurs je pleure aussi bien les inconnus. Je ne vis plus. En ce qui concerne H. Bardac, je crois que vous avez tort d'être inquiet parce que si l'absurde " Pas de nouvelles, bonnes nouvelles " est vrai quelque part c'est à la guerre 8. Car les familles sont immédiatement prévenues des morts ou des blessures graves. Je ne sais si le jeune Crépy qui a été tué était le musicien ou son frère 9. En tous cas, comme le musicien (?) il était fils de Mlle Chanzey 10.

Je n'ai pas vu Frédéric depuis quelque temps 11. Je suppose qu'il est à Versailles car je n'ai jamais eu de réponse au téléphone. Le petit domestique qu'il m'avait procuré et que j'avais pris sur sa description plutôt qu'un que je connaissais parce que ce dernier me paraissait menacé légèrement de tuberculose. (Je vois que ma phrase est trop longue et pour éviter vos critiques 12. Mais quand le petit domestique de Frédéric est arrivé chez moi j'ai vu entrer : la Phtisie galopante. Il m'a quitté avec grands regrets parce qu'il a été " appelé ". Je ne doute pas qu'il ne soit réformé. Mais si je suis parti à Cabourg, il sera trop tard. Et je crois que je peux très bien emmener à Cabourg dans les temps actuels Madame Albaret 13 qui m'a offert de revêtir des vêtements masculins ce que j'ai refusé, mais qui jouerait fort décemment les Comtesse Chevreau 14.

Mon petit Reynaldo j'espère de tout mon ceeur malgré vos velléités que vous resterez à Melun, ou que vous n'en quitterez 15 que pour aller à Bordeaux ou à Toulon. Et puis que nous nous embrasserons tous à Paris quand ces méchants seront vaincus. En attendant ils font bien du mal aux gentils Français.

Votre

Marcel.

 

Lettre  mise    seulement      Jeudi   3 Sept[embre] [.] Peut-être vais-je partir pour Cabourg (Grand Hôtel) [.] Avez-vous eu ma lettre que je vous parlais de celle de Greffulhe. Pourvu que pas perdue[.] 

 


1. Hahn 248-250 (n° CLXVII). Cette lettre porte seulement la date du Dimanche; elle date du dimanche 30 août 191 : allusion au " jeune Crépy qui a été tué " (note 9 ci-après), et le post-scriptum : Lettre mise seulement Jeudi 3 Sept[embre] [.] "

2. Reynaldo Hahn fut mobilisé dès le commencement des hostilités; il fut envoyé d'abord à Melun.

3. Voir, au sujet de Guiraud Rivière, Cor. X, 152, note 13.

4. Sic. Il s'agit du comte Louis Gautier-Vignal (1888-1982), qui avait fait ses études avec Roland Garros. Cf. la note 3 de la lettre 135 à Lucien Daudet.

5. S'agirait-il de Mme Émile Perrault (1875-1958), femme de lettres qui écrivait sous le pseudonyme de Myriam Harry ? Elle avait eu une liaison avec Jules Lemaître, décédé le 5 août 1914, et était l'héritière de son ceuvre littéraire.

6. Allusion au vers de Boileau, Art poétique, chant III, vers 142 Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez.

Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez. Cf. Horace, Art poétique, vers 102-103.

7. En tournant la page, Proust voit le dessin d'un buste qui recouvre une partie de la quatrième page.

8. Henri Bardac, sergent d'infanterie, s'était rendu chez Mme Lemaire, le 2 août, en tenue de campagne, pour lui faire ses adieux. (Revue de Paris, août 1949. p. 141.) Au mois de septembre, à la bataille de la Marne, il sera blessé. Il sera réformé, et ira à Londres comme attaché d'ambassade.

9. Il s'agit du baron Jean de Crépy, lieutenant au 4e hussards, tué en territoire belge. Sa mort est annoncée dans Le Figaro du 28 août 1914, p. 4. - Il était le petit-fils du général Alfred Chanzy (1823-1883), qui s'était distingué pendant la guerre de 1870-1871, et qui fut gouverneur de l'Algérie, puis ambassadeur à Saint-Pétersbourg.

10. Sic. Il s'agit de la baronne de Crépy, née Chanzy, avenue Silvestre-de-Sacy, 3. Tout-P. 1911, p.165.

11. Il s'agit de Frédéric de Madrazo, non mobilisé, étant de nationalité espagnole. Au sujet du jeune homme recommandé par lui, voir Céleste Albaret, Monsieur Proust, p. 45.

12. Proust interrompt la phrase, mais il oublie de fermer la parenthèse.

13. Mme Albaret, née Céleste Gineste, s'était installée chez Proust quand son mari fut mobilisé, pour ne pas avoir à faire le trajet de Levallois à Paris et retour chaque jour. - Cf. Cor. XII, note 2 de la lettre 48.

14. Allusion, peut-être, à la comtesse Urbain Chevreau, née Madeleine de Cholet, épouse d'un ancien attaché d'ambassade.

15. Sic.

16. Nous ne retrouvons pas la lettre en question, ni celle du comte Greffulhe, qui répondait sans doute aux félicitations de Proust pour sa rosette de la Légion d'honneur. Voir ci-dessus la lettre 163.