Ce cycle, le premier de la production de l'auteur qui a seulement dix-neuf ans, est publié le 7 mars 1893 chez Heugel & Cie, sous la référence 7 784.

Voici les sept mélodies qui constituent ce cycle :

I Chanson d'automne
   
II Tous deux
   
III L'Allée est sans fin
   
IV En Sourdine
   
V L'heure exquise
Michel Carey, baryton et Jean Martin, piano.
                     
   
VI Paysage triste
   
VII La bonne Chanson
 

1. Présentation matérielle

Le recueil se présente, dans son format original, en 16 feuilles, (32 pages) non brochées, en 27,7 x 18,7.

a)  La première de couverture

L'illustration représente un marais avec saules et joncs, sur lequel une barque apparaît avec deux personnages ; au loin, sur la berge, quelques maisons. Cette couverture d'où se détachent, sur un fond doucement tacheté, les titres et noms des auteurs, se présente en demi-teinte, dans le ton d'un rose pâle, quasi diaphane, très doux.

Remarque : Une erreur typographique dans le mot « musique » : le « q » est un « p » (Musipe). Elle est corrigée par la suite pour les autres tirages.

Cette présentation traduit une grande douceur, une tranquillité certaine.

 

b)  La première page de garde

Outre le titre, les noms des auteurs et la griffe de la maison Heugel, il est une épigraphe encadrée :

 

Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint
.

                                                                                                                                                                      

(Paul Verlaine)

 

Ce sont les deux derniers vers du deuxième quatrain du poème intitulé Art poétique[1]. Voici ces deux premiers quatrains :
 

De la musique avant toute chose
Et pour cela préférer l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint.

Ils nous en apprennent beaucoup : d'une part l'origine du titre général de ce recueil, Chansons grises ; d'autre part la volonté de Reynaldo Hahn à vouloir répondre aux exigences préalables citées par le poète. Nous verrons qu'il y réussit adroitement.
 

c)  La deuxième page de garde

Cette page de garde présente la table avec la pagination des sept mélodies.

Ce recueil, actuellement de nouveau disponible, a subi quelques modifications : l'illustration est de teinte bleu foncé sur un fond de couleur rose soutenu (ou bien jaune paille). La première page de garde originale a été retirée, ce qui nous fait regretter l'absence de son épigraphe. Il est de taille un peu plus petite (27,2 x 18,4) mais broché.

2. Diffusion

Ce recueil a été tiré à un très grand nombre d'exemplaires ce qui prouverait sa grande popularité : il arrive, dans le nombre d'exemplaires, juste après le recueil des Études Latines.

Voici le classement d'exemplaires tirés (1893 /1989) :

Chansons Grises

Rang

Chanson d'automne

4e

Tous deux

3e

L'Allée est sans fin

6e

En Sourdine

2e

L'heure exquise

1er

Paysage triste

5e

La bonne Chanson

7e

 

Ce recueil était aussi édité aux États-Unis par Recital Publications of Huntsville, Houston, Texas, États-Unis (comme les Chansons grises, les Feuilles blessées et Venezia).

Les sept mélodies seront éditées isolément sous la référence Heugel 8 237 à 8 243.

La mélodie L'heure exquise se démarque nettement des autres pièces par son très grand tirage : on peut aisément penser qu'elle a connu une immense popularité. Pour corroborer cette affirmation signalons qu'elle est aussi intégrée dans un recueil édité par une édition américaine[2] avec onze autres mélodies choisies, elles, du premier volume.

De même, à titre informatif, c'est la seule mélodie de ce recueil qui a bénéficié d'une édition « pour voix seule » éditée dans deux collections différentes proposées par la maison Heugel, « Les Chants Aimés - Mélodies favorites » (en 1918) et « Mélodies célèbres ». Cela confirme le grand succès que nous observions déjà par le tableau ci-dessus. De même elle est la seule à avoir été choisie et incluse par le musicien américain Sergius Kagen dans les Forty French songs, dans le Volume Deux (en n° 28)[3].

Enfin signalons que la première de six mélodies, Chanson d'automne, est choisie, et donc imprimée intégralement, pour représenter notre compositeur dans la rubrique Autographes de Musiciens Contemporains du gros catalogue de l'Exposition Universelle de Paris, en 1900[4].

3- Présentation des dédicataires

Pour l'ensemble de ce cycle, aucune dédicace à une personne de l'entourage du compositeur n'est précisée. Seule la deuxième des mélodies, Tous deux, en comporte une : à Louis Montégut. C'est son cousin, et qui intercède auprès d'Alphonse Daudet pour que ce dernier fasse appel à Reynaldo Hahn pour composer la musique de scène de sa pièce L'Obstacle (1890)[5].

4. Présentation poétique et musicale

Ce cycle regroupe un choix disparate de sept poèmes de Paul Verlaine : trois sont extraits de La bonne Chanson, deux des Romances sans paroles, un provenant des Poèmes saturniens, et un autre des Fêtes galantes. Nous pouvons penser que l'agencement des poèmes est conçu de façon précise car une logique interne se dégage quant au sens littéraire : on peut y déceler un réconfort amoureux de plus en plus affirmé au fur et à mesure de la lecture des poèmes : d'un doute établi dans le premier, après divers états d'âme dans les suivants, il en résulte une confiance optimiste dans le dernier.

Notre sentiment est confirmé en analysant la succession remarquable des tonalités[6] utilisées qui charpentent ce cycle. Nous avons :

do #
à
FA #
à
SI
à
LA
à
SI
à
SOLb
à
DO.

Nous constatons tout de suite une répartition judicieusement équilibrée autour de la 4e place, place centrale dans cette construction, occupée par la tonalité de LA : la tonalité de SI de part et d'autre en 3e et 5e position, celles de FA # et le SOL b par l'enharmonie en 2e et 6e ; en fin la tonalité de Do : l'une en mode mineur en première position, et l'autre majeur, en septième position, concluant le cycle.

On constate le cycle harmonique, bien marqué pour les trois premières mélodies. Il en résulte, toujours dans ce cas, une progression harmonique, plus sous-entendue qu'évidente, mais qui ne fait qu'amplifier cette unité certaine. La lecture des poèmes n'est que plus confortée par cet enchaînement harmonique.

L'alternance équilibrée des tempi (lent - rapide), la similarité dans le jeu pianistique, la prosodie toujours retenue et raffinée renforcent ce sentiment : on peut conclure que l'architecture du cycle est loin d'avoir été négligé par l'auteur.

Le succès remporté auprès du public, prouvé par son grand tirage, ne fait que nous confirmer cette réussite.

Le recueil est écrit pour voix moyenne. L'ambitus s'étend du si 1 au fa# 3, tessiture qui correspond à celle de Reynaldo Hahn, ténor lui-même, qui, rappelons-le, n'hésitait pas à les chanter en salon.

 

Sylvain Paul Labartette

partition disponible à la vente chez Leduc : HE 07784



[1] Douzième des Sonnets et autres vers, in Jadis, première partie de Jadis et naguère, Paul Verlaine, publié en 1885 à Paris (cf. Paul Verlaine, Poèmes, Paris, Gallimard, 1995).

[2] Twelve songs by Reynaldo Hahn, selected and edited by Sergius Kagen, (F. & E.) New York, International Music Company, 1952/1960, réf. 1128.

[3] Forty French songs, Sergius Kagen, New York, International Music Company, 1952, réf. 16-75.

[4] Cf. Bibliothèque de l'Opéra Garnier , Réf.  1900 Clé de sol  IV (6).

[5] Cf. Introduction in Marcel Proust, Lettres à Reynaldo Hahn, Philip Kolb, Paris, Gallimard, 1956.

[6] Rappel  (cf. Introduction, Remarques) : modalité "majeur" indiquée en lettre capitale,  modalité "mineur" en misnuscule ; par ex.  :  MI b = mi bémol majeur ;  fa #  = fa dièse mineur.

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