Marcel Proust
Lettres à Reynaldo Hahn

I - 269

[Dieppe, août 1895]1

A Maria Hahn

Mademoiselle,

Je ne sais plus comment faire avec Baldassare, car il faut maintenant que je l'envoie à une revue et alors je ne verrais pas vos annotations. Pourtant votre opinion est à peu près la seule qui m'importe et si quand ce sera paru dans le volume on en parle ou on en écrit cela m'intéressera bien moins que l'opinion de la plus intelligente des femmes. Donc je ne sais plus comment faire. S'il n'y a que quelques lignes d'observations, vous pourrez peut-être me les transcrire... En tous cas je voudrais bien que vous envoyiez Baldassare à

Madame Proust
9, boulevard Malesherbes

qui l'enverra au directeur de la revue en question. Je suis très énervé par des insomnies, mais je jouis pourtant de ce séjour grâce à Reynaldo et vous êtes associée à toutes nos impressions, ô ma Sœur Maria, confidente des pensées, phare des tristesses errantes, protectrice des faibles, gardienne des malades, source de bonté, piment d'esprit, rose éclatante, bonté courageuse, brise sur la mer, chanson des bonnes rames, frisson des petites mousses, gloire du matin, parfum d'amitié, âme des soirs que vous éblouissez de vos feux (astre amical), que vous animez de vos jeux (Puck et Titania) 2, que vous faites vibrer de votre rire, tour à tour écho de l'esprit et sa voix, que vous surprenez discrètement par vos toilettes, ô charme sans limites mais non sans mesure, vous qui donnez à vos robes un charme moral, modestie ou noblesse, des qualités littéraires, concision, voile jeté sur trop d'éclat, et qui donnez en revanche à vos conseils, à vos discours une élégance suprême qui les fait ressembler à vos toilettes, qui les égaye bienveillamment du sourire même de vos yeux, ô vous qui êtes la sœur de tous les hommes, dans le sens où Maria, dont vous avez la douceur, est leur mère, mais que toute réflexion faite je préfère garder pour moi tout seul avec Reynaldo, voile d'espérance dans les ténèbres de ma vie, rayon éclaireur sur les chemins de la mer, patrie retrouvée des âmes nobles bannies dans ce monde vil, intelligente conseillère de Levadé, fille soumise de Dieu, fleur enivrante de la bonne route, flûtes déliceuses du vent [qui] ramène les nefs perdues.

Votre respectueux.

MARCEL.

 

1. BMP 3 (1953), pp. 25-26 (n° II); Hahn 49-50 (n° XXXII). Cf. la lettre précédente.

2. Puck, lutin, et Titania, la reine des fées, dans Le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare.